Blog • Comment la langue allemande a émancipé un jeune Bosniaque

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Origines, de Saša Stanišić, traduit de l’allemand par Françoise Toraille, éditions Stock, 414 pages, 2021.

Saša Stanišić
© Stock/ Hachette

Saša Stanišić, l’auteur d’origine bosniaque du très remarqué Le soldat et le gramophone, paru il y a quelques années, raconte dans Origines sa difficile conquête de la langue allemande qui lui a permis d’affirmer progressivement une nouvelle identité, éloignée d’un passé qui suscite chez lui aujourd’hui attendrissement mais aussi méfiance.

Saša Stanišić a quatorze ans en 1992. C’est un tout jeune homme, de mère bosniaque et de père serbe, un peu perdu avec les siens à Heidelberg. La famille vient de fuir Visegrad, en Bosnie, ravagée par la guerre, et tout lui paraît si ardu, étrange, à commencer par cette langue allemande qu’il a tant de mal à manier.

« Si, aujourd’hui encore, la langue est mon outil de travail, si j’ai la possibilité de me livrer à l’écriture littéraire, c’est un privilège. Je me rappelle l’impression que cela fait de ne pas avoir de langue pour dire quelque chose. Souvent, je m’en souviens, j’aurais préféré interrompre tout net mainte discussion quand mes interlocuteurs avaient peine à dissimuler leur impatience, car il me fallait vraiment longtemps pour m’exprimer. »

  • Saša Stanišic, Origines, Stock, Paris, 2021, 414 pages, 23 euros
  • Prix : 23.00 €
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L’auteur revient souvent sur ses tourments à pouvoir communiquer lors de ses premiers temps en Allemagne. Mais le jeune homme s’accroche, lit avec admiration les grands auteurs et se risque même à écrire bientôt des petits poèmes sous l’oeil amical et encourageant d’un enseignant.

Les Allemands paraissent pour la plupart débonnaires et amicaux à son égard. Son père est cependant souvent exploité par ses employeurs et Sasa éprouve la gêne et la honte de l’exilé à montrer l’intérieur familial à des amis allemands . Il ne perd pas toutefois son humour. Le jeune garçon acquiert un jour une nouvelle guitare car « je voulais apprendre à jouer des airs de Nirvana, en fait, je me retrouvais avec des menuets de Bach ». Une autre fois, « quand ils avaient appris que j’avais fui la guerre en Bosnie, ils ne parlèrent pas de vacances passées en Croatie dans les années quatre-vingt.. »

Le jeune homme ignore encore que le « hasard » qui l’a fait atterrir à Heidelberg est une « chance » et que cette ville sera un jour « la sienne ».

L’origine, une construction intellectuelle

Le jeune Saša n’en est pas encore là. « Ma rébellion à moi, c’était de m’adapter. Pas au comportement attendu en Allemagne d’un immigré, mais pas d avantage de m’y opposer consciemment (...) J’étais pour l’appartenance. Partout où on voulait de moi et où je voulais être. Trouver le plus petit dénominateur commun : cela me suffisait. »

C’est plus tard que Sasa va se pencher sur son passé familial et ses origines. Le livre présente des portraits très touchants de ses parents, de son grand-père Muhamad ou de sa grand-mère à Visegrad qui perd la tête et qui a sans doute inspiré le livre : « quand ma grand-mère Kristina a commencé à perdre les souvenirs, je me suis mis à les rassembler ». Quelques pages très réussies décrivent sa visite au cimetière d’Oskoruša où reposent ses ancêtres.

Mais Saša Stanišić ne peut se départir d’une grande méfiance dans cette quête, conscient des dangers qu’ont revêtu les recherches identitaires.

« Il me semblait passéiste, et à proprement parler destructeur, de parler de ’mes’, de ’nos’ origines à une époque où la filiation ou le lieu de naissance sont de nouveau utilisés comme des caractéristiques permettant de différencier les gens, où les frontières sont de nouveau renforcées et où des intérêts qualifiés de nationaux ressurgissent du marais asséché où foisonnent les petits Etats morcelés. »

« L’origine est et demeure une construction intellectuelle ! Une sorte de costume qu’on doit porter à tout jamais une fois qu’on vous l’a fait enfiler. Par conséquent, une malédiction ! »

Origines est un texte autobiographique écrit en toute liberté, plein de surprises et de digressions, ouvert parfois à l’imaginaire.« La littérature a du mal à recoller les morceaux. Je le constate entre autres à travers ce texte. »

« Les possibilités de raconter une histoire sont quasiment infinies », écrit même Stanisic vers la fin, proposant aux lecteurs à la fin différents scénarios possibles.

Origines a obtenu le prestigieux Prix du livre allemand en 2019. Il s’est vendu à plus de 400.000 exemplaires.