Blog • Banquet en Blithuanie, une satire féroce des dictatures et des nationalismes

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Banquet en Blithuanie, de Miroslav Krleza, traduction du serbo-croate par Mauricette Sullerot-Begic, 762 pages, éditions Inculte, 2019.

C’est une rencontre de hasard, comme cela arrive parfois entre un lecteur et un auteur. Jacques Rozenbaum emprunte ce jour-là à un ami, par simple curiosité, un épais volume d’un écrivain né et mort à Zagreb (1893-1981) au nom un peu difficile à prononcer, Miroslav Krleza, et dont il ignore tout. « Il n’était même pas massicoté », se souvient l’ophtalmologiste en souriant. Et c’est la révélation. Il découvre subjugué Banquet en Blithuanie, rapidement persuadé d’avoir entre les mains un pur chef-d’œuvre, digne à ses yeux de l’Autrichien Robert Musil, et il n’aura de cesse de souhaiter sa réédition en France. L’édition qu’il possède remonte à 1964, magnifiquement traduite par Mauricette Sullerot-Begic. Les éditions Inculte publient finalement l’ouvrage début 2019.

Pour lui, tout comme pour l’universitaire Daniel Baric, spécialiste des langues et cultures des Slaves du sud à la Sorbonne, et Nicolas Raljevic (ed. Prozor), enseignant et traducteur de plusieurs pièces de théâtre de Krleza, la méconnaissance en France de l’œuvre de cet écrivain yougoslave majeur est incompréhensible et profondément injuste.

Cela s’explique d’autant moins que Krleza était francophile et francophone, rappelle Daniel Baric lors d’une table-ronde aux Rencontres Littéraires balkaniques organisées par le Courrier des Balkans. Être francophile dans l’empire d’Autriche-Hongrie, ajoute Daniel Baric, était également pour le jeune écrivain croate une façon d’exprimer son opposition à Vienne, la germanophone.

  • Miroslav Krleza, Banquet en Blithuanie, traduit du serbo-croate par Mauricette Sullerot-Begic, Paris, éditions inculte, 2019, 762 pages

La Blithuanie est un petit pays imaginaire d’Europe centrale dirigé dans les années 1920 par le général Kristian Baroutanski, dictateur enfermé dans sa forteresse de Beauregard et rongé par la peur, comme l’ensemble de ses sujets. L’homme est sans illusion sur « ses courtisans et leurs bassesses ». On pense bien sûr aux dirigeants à poigne de l’époque dans la région (Banquet en Blithuanie est paru en 1938) mais aussi bien sûr à Hitler ou Staline. Le livre se veut une satire des dictatures « de quelque bord que ce soit », quelles soient nationalistes ou autres, balaie Daniel Baric.

Le général Baroutanski, « Lord-protecteur » de la Blithuanie, assoie son pouvoir sur le culte de la personnalité mais aussi sur celui de l’histoire nationale, élevée au rang de mythe romantique et fantasmé, bien évidemment dévastateur et lourd de conflits à venir avec les pays voisins. Le peuple vit quant à lui hébété et dans la pauvreté, gobant les exploits des héros de la Nation.

Krleza a le désespoir violent. Sa charge est forte, sans concession, parfois grotesque et grimaçante, empreinte d’un pessimisme historique puissant qui n’épargne pas les religions. « Vous ne vous êtes vraiment jamais demandé de quoi est fait votre mythe national ? De sabots, de sabots ivres, de cloches d’églises, de raki, de galette, de saucisses (…), de génuflexions sur les tombes de criminels et scélérats féodaux, de cimetières et de clochers (….) Et ne l’oublions pas, tout cela n’était pas aussi naïf et innocent que le voudraient nos vieilles filles ethnographiques, c’était de la sauvagerie sanglante », lance un personnage du livre, Egon Blithauer, qui exprime directement la pensée de Krleza au bout de quelque 500 pages.

Un désespoir violent

Le peuple, entité informe et manipulable, n’est pas épargné : « Et pourquoi n’aurait-il pas massacré les moujiks en masse, quand ce moujik blithuanien en masse n’a rien fait d’autre pendant des siècles que de se laisser massacrer en masse et grogner en masse dans sa massive, inébranlable et criminelle bêtise ? »

Et puis, à quoi bon ? Comment échapper à ce monde tragique et crépusculaire ? « Vous ne voyez donc pas que s’il arrive que Baroutanski tombe, absolument rien ne sera changé dans notre Blithuanie ? A la place du monsieur de Beauregard, un autre monsieur s’installera à Beauregard », s’exclame le même Egon Blithauer.

La solution ne pourra pas venir de l’Europe. « L’humanité se gorillise de jour en jour davantage, et cette glorieuse Europe, au lieu d’européaniser la Blithuanie, se blithuanise elle-même de plus en plus. »

Krleza écrivait Banquet en Blithuanie juste avant la déflagration du deuxième conflit mondial, où toute lueur d’espoir semblait disparaître en Europe. Et le principal opposant de Baroutanski, l’intellectuel humaniste et ancien compagnon d’armes Niels Nielsen, ne suscite manifestement pas non plus l’enthousiasme de l’écrivain. « Un intellectuel, une quantité négligeable », soupire méprisant un fidèle de Baroutanski.

L’écrivain délivre toutefois un message pour l’avenir, s’exprimant là encore par le biais de Egon Blithauer. On se souvient à l’occasion qu’il fut très longtemps un proche de Tito : « Pour que l’intellect, la logique et la morale puissent se matérialiser, il n’existe pas d’autre formule que la formule socialiste (…) C’est là le seul moyen, tout le reste est du sable jeté au vent ».

L’historien slovène Joze Pirjevec, auteur d’une monumentale biographie de Tito (ed. du CNRS, 2017), rappelle toutefois que Miroslav Krleza, « qui avait connu la Yougoslavie sous les régimes tant monarchique que socialiste », avait compris « dès le début des années soixante-dix (…) qu’une fédération telle que l’avait formée Tito ne pourrait pas lui survivre ».

On sort essoré de Banquet en Blithuanie, tant sa lecture est dense et terrible. Encore un livre qui invite à une lecture lente, avec des pauses, pour goûter à la force des images et de la réflexion et reprendre son souffle devant l’infini tragique de l’Histoire.