Blog • Baï Ganiou : l’autocritique et l’autodérision, sources d’inspiration

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Les Éditions Non Lieu ont eu l’excellente idée de publier une nouvelle traduction de Baj Ganju, « Le Père Ganju », l’œuvre classique et indémodable d’Aleko Konstantinov.

En 2018, les Éditions Non Lieu ont eu l’excellente idée de publier une nouvelle traduction de l’œuvre classique et indémodable d’Aleko Konstantinov, Baï Ganiou, Récits incroyables sur un Bulgare contemporain, traduction du bulgare et postface par Marie Vrinat, chronologie établie par Bernard Lory.

En 1895, année de la sortie de ce livre, le poète luxembourgeois francophone Tom Nisse écrivait dans son Discours sur la littérature que le drapeau national luxembourgeois lui rappelait entre autres « cette mentalité stagnante de provincial qui a trop vite été submergé par trop d’argent, cette folie de grandeurs quant à la classification de soi au niveau international et cette incapacité totale d’autocritique ». Si les Bulgares peuvent se retrouver dans la mentalité du provincial pauvre, ils souffrent aussi traditionnellement d’un certain complexe d’infériorité accompagné parfois d’un excès d’autocritique, mis en évidence par l’intérêt exceptionnel porté à cette œuvre littéraire hors du commun qu’est Le Père Ganju. Son importance pour la culture bulgare est telle que le livre est devenu de plus en plus populaire et lu au fil du temps, sans discontinuer depuis sa publication. Aucun autre livre n’aura probablement connu un destin semblable dans aucun pays du monde. La magie du Père Ganju, dont l’auteur était un magistrat et traducteur littéraire idéaliste et pétri de culture occidentale, opère en partie grâce à la langue populaire savoureuse qui n’a pas beaucoup vieilli, contrairement à la langue administrative de la même époque.

Malheureusement, la nouvelle traduction suit le texte de 1895 et n’inclut donc pas les feuilletons satiriques postérieurs dans lesquels le personnage du père Ganju réapparaît.

Marie Vriant s’efforce de mettre en avant, par sa traduction, « la confrontation entre homo balkanicus et homo europaeus qui se joue dans la langue même », en pariant sur un « lecteur curieux, ouvert et habitué à l’étranger, en ce début de XXIe siècle, que les passages écrits dans une langue autre que le français, avec toutes les notes que cela suppose pour les expliquer, ne sauraient heurter » (extrait de la postface). Ce parti pris consistant à rebuter le lecteur non spécialisé par des passages incompréhensibles pourrait desservir l’œuvre originale et ne correspond guère au ressenti du lecteur bulgare. En effet, la plupart des passages en mauvais turc et dans d’autres langues slaves (avec des constructions là aussi plus ou moins erronées) sont compréhensibles dans une certaine mesure par le lecteur bulgare – excepté les quelques mots en hongrois et/ou en allemand, en fonction des connaissances de chacun –, ce qui fait qu’ils sont drôles. Par exemple prosim (p. 72), « je vous en prie » en tchèque, est drôle en bulgare, car cela signifie littéralement « nous mendions ». Certains mots turcs sont encore couramment utilisés en bulgare de nos jours, par exemple zevzek dans « Quel zevzek » (p. 165), dont seule la note de bas de page restitue le sens : « bouffon, plaisantin (sot en turc) ». Ce qui compte n’est-il pas le ressenti du lecteur bulgare plutôt que le véritable sens du mot en turc ?

Voici l’incipit dans la traduction de Marie Vrinat :

« On aida baï Ganiou à ôter de ses épaules son yamurluk turc, il enfila une pèlerine belge : et tout le monde de déclarer que, maintenant, baï Ganiou n’était pas la moitié d’un Européen ».

Outre le détournement osé de l’expression « ne pas être la moitié d’un imbécile », le passage surprend par le fait que baï, précédant le prénom du personnage, fait penser à un titre honorifique, tel celui d’un ban croate, ou bien à Pan en polonais (comme dans Pan Tadeusz). En réalité (les dictionnaires de la langue bulgare induisant parfois en erreur sur ce point), puisque bay signifie « Monsieur » en turc, langue qui était encore comprise par bon nombre de Bulgares à l’époque, il est évident qu’il s’agit d’un usage ironique, pour dire au contraire qu’on ne prend pas le personnage très au sérieux (on ne dira jamais « baj un tel » à propos de quelqu’un de haut placé ni de quelqu’un de particulièrement instruit).

On pourrait traduire le même incipit de manière assez différente, par exemple ainsi :« On aida le père Ganju à se débarrasser de sa houppelande agaréenne, il jeta sur ses épaules une pèlerine belge et tout le monde se dit que le père Ganju était devenu un véritable Européen ».

Le nom et adjectif « agaréen » existe en français avec un sens et une connotation identiques (voir par exemple Ivo Andrić, Le Pont sur la Drina, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, 1994, p. 65 : « Et une grande terreur s’abattit sur le peuple chrétien de la part des Agaréens infidèles, ainsi que de pénibles corvées »), alors pourquoi le remplacer par « turc », qui n’a pas la même connotation, tout en conservant yamurluk, mot qui n’est pas compréhensible en français ?

Il appartiendra au lecteur d’en juger, mais il n’est pas certain qu’Aleko Konstantinov soit véritablement servi par cette nouvelle traduction. Celle-ci ne permettra peut-être pas de comprendre pourquoi de nombreux Bulgares apprennent des passages entiers du livre par cœur. On peut espérer que la nouvelle traduction fera malgré tout rire au moins un peu, sans que cela encourage le lecteur à se moquer des Bulgares. L’autodérision est une qualité qui prémunit contre la pensée coloniale, la suffisance et l’arrogance. D’ailleurs Le père Ganju est une œuvre universelle : les Français n’aiment-ils pas, eux-aussi, s’incruster en tant qu’invités pour ne pas avoir à payer au restaurant ou à l’hôtel ? Les Roumains n’ont-ils pas, eux aussi, leur Aleko Konstantinov ? Il s’appelle Ion Luca Caragiale (1852-1912), dramaturge au sujet duquel Eugène Ionesco écrivit : que « sa principale originalité est que tous ses personnages sont des imbéciles », en évoquant « l’écart qu’il y a entre un langage aussi obscur qu’élevé et la ruse mesquine des personnages, leur politesse cérémonieuse et leur malhonnêteté foncière ». La principale différence entre les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet, les pièces de Caragiale et Le père Ganju tient à l’intérêt exceptionnel et sans précédent des lecteurs bulgares pour ce dernier. S’il y a un livre que tous les Bulgares ayant été scolarisés en Bulgarie ont lu au moins en partie sinon plusieurs fois, c’est bien celui-ci.

  • Aleko Konstantinov, Baï Ganiou, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Paris, Non Lieu, 2018, 320 pages.
  • Prix : 18.00 €
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