Blog • Une jeune voix bulgare : À l’est de l’Ouest de Miroslav Penkov (Heloïse d’Ormesson)

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D.R.

Il arrive à chacun de retrouver au hasard de recherches dans sa bibliothèque un livre qui l’a profondément touché. On le feuillette un instant, un sourire aux lèvres, reconnaissant pour les émotions qu’il vous a procurées, vaguement inquiet que le charme n’opère plus mais ces craintes s’évanouissent rapidement et on relit l’ouvrage de bout en bout, avec joie. Ce fut le cas pour moi ces derniers jours avec À l’est de l’Ouest, de Miroslav Penkov.

Voici neuf nouvelles d’un jeune écrivain prometteur né en Bulgarie en 1982 et parti étudier aux États-Unis en 2001. Bien que rédigées en anglais, toutes ces Histoires d’un entre-deux-mondes, comme l’indique le sous-titre, respirent l’attachement de l’auteur à son pays natal, un pays qui, nous fait comprendre Penkov, s’est toujours senti de par son histoire et sans doute sa géographie, en marge de l’Europe, à sa périphérie, un peu À l’est de l’Ouest.

C’est précisément le titre de la nouvelle la plus réussie, relatant l’histoire d’un petit village coupé en deux à la suite d’un découpage hâtif des frontières au début du XX-ème siècle. A l’est de la rivière qui a été détournée de son lit à cet endroit, s’étend la Bulgarie et à l’ouest, la Serbie. Les autorités n’ont pas fait preuve d’imagination. À la place de Staro Selo (Le vieux village), il y aura désormais Srbsko chez les Serbes et Bulgarsko Selo (Le village bulgare) chez leurs voisins bulgares. Des familles sont désormais séparées et s’observent, s’appellent parfois d’une rive à l’autre, encore sidérées d’avoir des nationalités différentes à la suite des caprices de l’Histoire, avec les ressentiments et les blessures jamais refermées que cela entraîne. « Notre professeur d’histoire nous a dit qu’on était tous serbes. Tu vois le truc. Genre à cent pour cent », lance Vera, la jeune cousine du narrateur qui a traversé la rivière avec les siens pour un sbor, une réunion autorisée tous les cinq ans où les familles des deux rives peuvent se retrouver pour festoyer quelques heures, avec force libations.

Nous sommes en 1975 et la Yougoslavie de Tito fait figure de véritable pays de cocagne et d’audaces pour les jeunes Bulgares de Todor Jivkov. Beaucoup ne rêvent que de partir. Miroslav Penkov exprime magnifiquement en quelques lignes l’émerveillement du narrateur lorsque l’embarcation venue de Srbsko accoste sur la rive bulgare. Vera ne peut s’empêcher de taquiner son cousin. « Nous vivons mieux que vous, on a plus de trucs, des trucs que vous ne pouvez pas avoir et que vous n’aurez jamais ». L’auteur précise : « elle portait des chaussures en cuir blanc ornées de petites fleurs, elle m’a expliqué que ça s’appelait des Adidas. Elle avait un jean. Et son tee-shirt disait quelque chose en anglai ». Une scène très belle représente les deux adolescents se retrouver au milieu de la rivière pour tenter de distinguer dans les flots l’église engloutie du village scindé en deux à tout jamais et dont les murs sont encore recouverts de fresques, comme une allégorie de l’unité passée disparue.

Mais l’effondrement de la Yougoslavie met un terme à ces retrouvailles périodiques. Les « contrôles aux frontières se sont durcis (…) Les sbors on été supprimés. Vera et moi ne nous retrouvions plus, même s’il y avait deux collines d’où nous pouvions presque nous voir, comme des points à l’horizon. Mais ces collines étaient trop loin, et nous n’y allions pas souvent ». La situation en Bulgarie ne vaut guère mieux. « Après la chute du communisme, l’agriculture planifiée s’était effondrée dans bien des régions, et les ronces et les orties avaient tout envahi ». Le narrateur ne pense plus qu’à gagner Belgrade retrouver sa cousine.

Miroslav Penkov évoque avec talent et de façon concise une époque qu’il n’a pas connue car il était trop jeune. Mais son livre est riche de souvenirs et de récits familiaux, personnels. Ce sont eux précisément qui donnent une touche si authentique à ses histoires. Tout cela est vrai, léger, sensible, drôle souvent. Ainsi, Lénine aux enchères met en scène le dialogue touchant et affectueux entre un grand-père resté au pays, incapable de s’adapter à la fin de l’époque communiste, et son petit-fils, parti en Amérique, qui est le double évident de l’auteur.

Miroslav Penkov a trouvé également son inspiration dans les récits terribles transmis de génération en génération de partisans pendant la guerre ou même plus anciens de luttes contre les Turcs. Il y a encore l’errance dramatique, si bien vue, d’un gamin lors du chaos post-communiste vécu comme un véritable cataclysme pour beaucoup. « J’ai parfois l’impression que ça ne peut pas être pire. Que cette fois-ci, c’est évident, on ne tombera pas plus bas. Et que, puisqu’on touche le fond, on ne peut que donner un coup de talon, remonter et se sortir du marécage » (La croix et la bannière).

À l’est de l’Ouest exprime enfin en filigrane la peur très nette de voir se diluer dans l’exil américain, avec toutes ses tentations, l’attachement au pays natal et à sa culture. L’un d’entre eux, dans Le devchirmé, essaye d’entretenir l’intérêt de sa petite fille pour la Bulgarie, un pays qu’elle n’a jamais connu. Il avait rêvé un temps pouvoir faire venir ses parents en Amérique qui auraient vieilli auprès d’eux, ces parents qui « empêcheraient nos racines de flêtrir ».

À l’est de l’Ouest a été traduit de l’anglais par Julie Marcot. Miroslav Penkov a obtenu pour ce livre en 2012 le prix international de la BBC pour la nouvelle.