BLOG • Un historien à l’écoute : « Les Russes, l’esprit d’un peuple » de Marc Ferro (Tallandier)

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Voilà un court essai historique plein de fraîcheur où l’humour a droit de cité. On imaginerait sur un tel sujet un ouvrage épais. Eh bien non ! En moins de deux cents pages, Marc Ferro, spécialiste reconnu de la Révolution de 1917, livre analyses et réflexions sur l’histoire soviétique. Mais la profonde originalité de l’auteur est d’avoir agrémenté son travail de multiples souvenirs personnels, de choses vues ou entendues lors de ses nombreux séjours en URSS, ce qui en rend la lecture particulièrement vivante et enjouée. Il s’explique d’ailleurs sur sa méthode dès les premières pages. « Un ensemble de situations vécues, d’incidents divers auxquels j’ai pu assister, voire participer, a constitué une sorte de réservoir d’indices sur la société, sa manière d’être, d’où est sortie la trame de cet essai ».

Marc Ferro se montre un historien à l’écoute de ceux qui l’entourent, confrères, responsables ou simples citoyens qui, par un mot, une attitude ou encore une anecdote, illustraient des tendances profondes de la société soviétique. Un souvenir savoureux ouvre l’introduction. La scène se situe au début des années soixante. Le hasard avait placé Marc Ferro dans un restaurant de Leningrad à côté d’un officier de marine qui s’enquit poliment des raisons de son séjour, le premier qu’il effectuait en URSS. La Révolution de 1917, répondit le jeune historien. L’officier eut un moment de silence puis, se levant de table, lui souffla dans un geste affectueux : « Pauvre petit… »

« Commisération pour un jeune naïf qui croit qu’on le laissera librement travailler ? Qui imagine pouvoir pénétrer le secret du passé du pays ? Cette caresse était un message », décrypte l’auteur non sans une discrète émotion. Plusieurs autres exemples de cette ironie si pertinente et aiguisée que l’on pratiquait souvent en URSS sont présents dans le livre ; une ironie montrant combien les Soviétiques étaient lucides sur les tares de leur système politique.

L’historien évoque également des témoignages vécus ou entendus sur les trésors d’astuce et d’imagination auxquels le peuple russe avait recours pour contourner l’arbitraire politique ou encore le cauchemar administratif au pays du socialisme « développé » ou « réel », sans parler de la lutte quotidienne pour l’approvisionnement.

Marc Ferro se souvient ainsi d’une « professeur de français qui affectait de préparer une thèse sur la cuisine française » pour pouvoir avoir le droit de lire Le Monde, sachant qu’un autre motif l’en aurait empêché, ou ce spectacle du Bolchoï brusquement interrompu en 1964 devant l’auteur médusé. « Ce n’était pas l’entracte, juste une scène. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Un incendie ? Mais non. Le bruit avait couru qu’on vendait du chocolat aux bars dans les étages. Du chocolat ! Les muses pouvaient bien attendre. Si l’on peut acheter, on le fait tout de suite et en grandes quantités ».

L’auteur relate ailleurs comment il avait été traîné dans la boue et qualifié d’ « historien contre-révolutionnaire » par un historien soviétique qu’il eut l’occasion de rencontrer par la suite à Paris. Il en profita bien sûr pour lui exprimer son vif mécontentement, au grand étonnement flegmatique de son interlocuteur. « Mais il ne fallait pas lire tout ça, Marc, vous savez bien (…) Vous savez bien qu’on est obligé d’écrire ainsi ». « Oui, cela je le savais, poursuit Marc Ferro, mais ce que je ne savais pas encore, c’est qu’après coup il pouvait se présenter pour me dire également qu’il avait vraiment été intéressé par mes travaux. Le Russe et son double… »

L’anecdote est piquante lorsque l’on sait que l’historien soviétique en question était Youri Afanassiev qui deviendrait plus tard autour de Boris Eltsine l’un des plus brillants porte-voix en faveur de réformes plus radicales pendant la perestroïka, appelant à « un libre accès aux archives » pour réécrire l’Histoire.

Les pages parmi les plus passionnantes du livre sont consacrées précisément à ces années finales de l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991). Marc Ferro fait sienne l’analyse convaincante d’Andreï Gratchev, l’ancien porte-parole du dernier dirigeant soviétique. « Gorbatchev était avant tout un fonctionnaire du Parti et, en détruisant le système du parti unique, il se privait à la fois du seul appui de son pouvoir et du seul instrument dont il disposait pour accomplir ses réformes ». Mais cela, ajoute l’historien, « ne retire rien aux mérites de l’accomplissement d’une œuvre réalisée sans effusion de sang (ou presque NDLR) et par un retrait démocratique, cédant le pouvoir à son rival, mieux placé. La maison de Gorbatchev, c’était le Parti. Celle d’Eltsine, c’était la rue ».

Et pour Marc Ferro, 1991 avec l’effondrement de l’URSS fut « une révolution sans révolutionnaires », alors qu’en 1917, « la révolution a surpris les révolutionnaires, endormis tels les vierges de l’Evangile ».

« Les chantres de la théorie totalitaire n’avaient pas vu que si les structures politiques de l’URSS n’ avaient guère changé depuis les années 1920, la structure sociale de l’appareil d’Etat s’était transformée » avec la montée en puissance au fil des années des techniciens, scientifiques et autres ingénieurs ou intellectuels, très conscients des carences du système sans toutefois oser le remettre en cause puisqu’ils en faisaient « eux-mêmes partie ». Une tendance de fond qui a conduit à « déplébéianiser » les structures politiques soviétiques, au détriment des classes populaires.

L’auteur souligne à cette occasion l’une des facettes trop méconnues, estime-t-il, du KGB qui « n’avait pas seulement des activités criminelles ou d’espionnage comme on se plaît à le répéter à l’Ouest, mais constituait une sorte d’+ENA+ de la Russie » dont les hauts responsables connaissaient comme personne l’état réel du pays et le besoin criant de réformes. « Andropov, parrain de la réforme en URSS, avait plus ou moins repéré ce décalage entre le blocage politique et l’autonomie du social ».

L’historien aborde enfin les années les plus récentes suite au « cataclysme » qu’a représenté pour les Russes la fin de l’URSS. « Ce rétrécissement radical est sans équivalent à d’autres empires qui se sont défaits pièce à pièce. Il se répercute sur (la) réaction (des Russes) devant cette nouvelle situation qu’ils ne pouvaient imaginer. Les succès de Poutine, qui récupère au moins la Crimée et aide au démantèlement de l’Ukraine, sont la seule compensation à ces pertes immenses ».