BLOG • Titu Maiorescu et les siens revisités par Cécile Folschweiller

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Issu d’une thèse de doctorat, le livre de Cécile Folschweiller Philosophie et nation : les Roumains entre question nationale et pensée occidentale au XIXe siècle surprend à deux titres : par le choix quelque peu inattendu de la période traitée et par la démarche novatrice suivie par l’auteure qui procède à une réévaluation des avancées, notamment en matière d’exigence de rigueur intellectuelle, enregistrées pendant cette période [1].

"La critique peut être amère, pourvu qu’elle soit juste"

En effet, il est très peu question dans ce gros volume de l’entre-deux-guerres, période qualifiée d’emblée par l’auteure d’« ambivalente et sulfureuse » (p. 20), qui a fait l’objet d’un véritable culte au lendemain de l’implosion du régime communiste en Roumanie pour alimenter ensuite des débats contradictoires vifs jusqu’à nos jours. C. Folschweiller (CF) s’est penchée sur le dernier tiers du XIXe siècle et les années précédant la Grande Guerre, période marquée par les activités du cénacle littéraire Junimea et par la personnalité de Titu Maiorescu (1840-1917), auteur en 1868 d’une thèse critique dont la justesse pour ce qui est des réalités roumaines ne s’est jamais vraiment démentie jusqu’à nos jours. Il s’agit de la dénonciation des « formes sans fond » à propos des notions et institutions empruntées à l’étranger par les fondateurs de l’Etat moderne roumain et de la nation roumaine [2]. Principaux visés par cette critique, les quarante-huitards, c’est-à-dire les personnalités qui avaient porté les valeurs et idéaux de la révolution de 1848, formées notamment en France par Jules Michelet et Edgar Quinet. Rappelons que pendant cette période et en lien avec Junimea sont parues les œuvres des classiques de la littérature roumaine - Mihail Eminescu (1850-1889) pour la poésie, Ion Creangă (1837-1889) pour le conte et Ion Luca Caragiale (1852-1912) pour le théâtre - tandis que les membres du cénacle, ces intellectuels avant la lettre [3], connus en Roumanie sous le nom de « junimistes », compteront dans leurs rangs les grands noms dans bien des domaines, la politique y compris, puisque T. Maiorescu par exemple fut à trois reprises ministre de l’Instruction publique puis Premier ministre en 1913-1914. Cependant, l’influence des junimistes diminuera sensiblement dès la veille de la Première Guerre tandis que le Parti conservateur auquel ils étaient associés disparaîtra de la scène politique de la "Grande Roumanie" ; fondé bien avant lui par les quarante-huitards, le Parti libéral lui survivra jusqu’à nos jours. Autant dire que CF a choisi de se pencher sur des auteurs prestigieux, qui occupent une place de choix dans le cursus scolaire des Roumains mais dont les idées sont considérées comme appartenant à un passé révolu et ne passionnent plus grand-monde de nos jours. Parmi ces personnalités figurent, outre T. Maiorescu et le « poète national » M. Eminescu, envisagé ici exclusivement pour son œuvre de journaliste militant, l’historien Alexandre D. Xenopol (1847-1920), les philosophes Vasile Conta (1845-1882), l’auteur de la Théorie de l’ondulation universelle, et, pour la génération suivante, Constantin Rădulescu-Motru (1868-1957), présenté par CF comme l’auteur du « premier véritable système dit de ‘’philosophie roumaine’’ » (p. 489).

Kant, Hegel, Herder, Dühring, Schopenhauer...

L’originalité de la démarche de CF résulte de la méthode choisie et du terrain sur lequel elle se situe, à savoir l’histoire des idées philosophiques et des transferts culturels plutôt que l’histoire politique ou littéraire (p. 18). Les propos, les arguments et les prises de position des junimistes sont confrontés aux courants philosophiques européens avec lesquels ils s’étaient familiarisés notamment lors de leur formation à Vienne, Berlin, Paris ou Bruxelles et qu’ils ont continué à suivre au cours de leur parcours [4]. Bien que plusieurs d’entre eux ne fussent pas des philosophes à proprement parler, les grands noms de la philosophie allemande, française et anglaise ont été fréquemment sollicités dans leurs tentatives de poser les fondements d’une culture en accord avec la toute jeune nation roumaine qui venait de se doter d’un Etat moderne après la petite union entre les principautés de Valachie et de Moldavie en 1859. Essais divers, articles de presse, interventions lors des réunions du cénacle ou dans le Parlement, journaux intimes, correspondance et mémoires sont ainsi scrutés avec méthode pour mettre en lumière les sources et les références philosophiques de leurs auteurs : Kant, Hegel, Herder, Dühring, Schopenhauer, Buckle, Montesquieu, Tocqueville et bien d’autres ou encore Proudhon, Max Stirner et même Marx, indirectement seulement. Vingt ans après la révolution de 1848, ces jeunes écrivains-penseurs se retrouvaient devant une tâche autrement plus ardue que celle de la génération qui les a précédés et qui a « inventé » la nation roumaine [5] à partir du modèle républicain français. Désormais il fallait lui donner un contenu, un sens, ce qui impliquait, au préalable, une critique radicale des « formes sans fond » introduites par leurs prédécesseurs.

Le voyage intellectuel tout en nuance auquel nous convie C. Folschweiler, qui est agrégée en philosophie et qui enseigne la littérature et la civilisation roumaines aux Langues’O (Inalco, Paris), peut sembler parfois fastidieux au lecteur, puisqu’elle suit à la trace les références philosophiques revendiquées ou non, citées ou non, des junimistes et reconstitue dans le détail le contexte discursif et historique de départ et d’arrivée de l’emprunt et les conditions particulières dans lesquelles la transmission a eu lieu. A propos par exemple de la position de T. Maiorescu sur le selfgovernment, C. Folschweiler revient aux textes de l’historien et philosophe anglais qui l’avaient influencé. Pour Thomas Buckle, « externe » n’est pas synonyme d’« étranger », il renvoie à toute intervention extérieure à la vie propre du peuple, Les deux sources de l’immixtion sont l’autorité du gouvernement et l’influence des étrangers. De trop nombreux lecteurs de Maiorescu ne garderont que le second aspect, conclut C. Folschweiller (p. 221).

L’avantage de sa démonstration est d’opposer de sérieux arguments aux clichés qui réduisent l’œuvre des junimistes à une réaction conservatrice des germanophiles inspirée de la métaphysique allemande contre le modèle rationaliste universaliste des Lumières françaises. « La génération junimiste des années 1860-1870 et ses héritiers du début du XXe siècle font de la Roumanie un avant-poste de la modernité philosophique en Europe », écrit-elle en attirant l’attention sur le fait que « la modernité philosophique peut aller de paire avec le conservatisme politique » (p. 159). En même temps, questionner certains lieux communs, certaines évidences entérinées par la tradition ne signifie pas forcément soutenir le contraire. Le plus souvent, l’auteure fait intervenir des nuances, attire l’attention sur des mutations d’accent, des glissements, des aspects négligés ou passés sous silence par d’autres commentateurs de la période décrite.

L’option fédéraliste dans l’héritage d’Eminescu

L’intérêt de l’enquête de CF est de ne pas s’en tenir à la seule reconstitution des débats mettant aux prises les junimistes entre eux ou avec leurs contemporains. Elle s’intéresse aussi au débat que l’on pourrait appeler intérieur de chacun des auteurs présentés c’est-à-dire à l’évolution dans le temps de leur position sur certaines questions, aux contradictions qui peuvent apparaître, à leurs hésitations. Il en résulte des portraits d’une grande finesse loin de ceux que l’on pense connaître d’un T. Maiorescu ou d’un poète comme M. Eminescu. Le premier est présenté comme « oscillant entre la sensibilité historique et romantique aux variations particulières et son rationalisme foncier » (p. 283). Pour « Maiorescu, feurbachien et athée déclaré, voire anticlérical dans sa jeunesse » (p. 321) « la religion ne doit pas être liée à la question de la nationalité » (322) « alors qu’elle sera récupérée dans l’entre-deux-guerres comme dimension essentielle de la roumanité » (321). Contre les partisans de l’écriture dite étymologique, il fait remarquer que les retours au passé de la langue sont aussi des emprunts, à une langue morte cette fois-ci ; ils sont donc des « formes sans fond » aussi, au même titre que les néologismes français et allemands (290).

Un changement significatif interviendra vers la fin de ses activités de critique littéraire. Dans un article publié en 1906 sur les poésies d’Octavian Goga (1881-1938), il rend hommage au patriotisme du poète transylvain qu’il présente comme se situant en dehors de toute tendance politique (p. 300). « Régression conservatrice favorisée par l’âge ou contradiction profonde avec les positions du jeune intellectuel qui excluait toute référence ethnique dans l’évaluation d’une œuvre d’art ? » s’interroge CF (p. 297).

« Ne peuvent être belles et vraies que les oeuvres roumaines qui seraient belles et vraies pour n’importe quel peuple cultivé » : ainsi peut être résumé en dernière instance le crédo de Maiorescu, comme nous le rappelle à plusieurs reprises CF (p. 305)

En attendant l’union de tous les Roumains en un Etat-nation, les jeunes junimistes plaident pour « une union culturelle avant toute union politique » (p. 329). La Roumanie leur apparaît comme une sorte d’« Etat sans société ». « Une société riche et forte sans Etat puissant est donc possible, un Etat sans société l’est beaucoup plus difficilement », écrivait Ion Luca Caragiale (p. 338).

L’évolution de M. Eminescu vers un nationalisme xénophobe et un Etat fort à la fin de sa vie est incontestable. Ce n’est pas une raison de minimiser l’importance de l’option fédéraliste dans l’héritage éminescien. Elle avait été formulée dans trois articles parus en 1870 dans le journal Federaţiunea. Après 1876, elle disparaît pour réapparaître à l’occasion de l’incorporation de la Dobroudja aux Principautés-Unies en 1878, lorsque, tout en manifestant son indignation vis-à-vis de la cession du sud de la Bessarabie à la Russie par le Traité de Berlin, il s’oppose dans le journal Timpul à tout contrôle par la force de la population de la nouvelle province obtenue en échange par son pays, réclame le respect des structures foncières, sociales et juridiques en vigueur, l’enseignement du turc et des langues locales dans les écoles confessionnelles et se montre même favorable à l’organisation d’un référendum » (p. 423). Le développement des thématiques de type droits des minorités ou de la colonisation comme négation des cultures locales (424) ne change rien à son évolution ultérieure mais mérite d’être pris en compte, fait remarquer CF. Elle ouvre par ce biais de nouvelles pistes pour la compréhension de l’histoire des idées en Roumanie. On trouve ainsi des connexions entre l’héritage éminescien et la pensée nationaliste fédéraliste d’Aurel Popovici, l’auteur d’un ouvrage souvent cité s’agissant de l’Europe centrale mais difficilement classable sur les "Etats unis de la Grande Autriche" paru en allemand à Leipzig en 1906.

L’idée de nation : "une souplesse conceptuelle qui confine à l’indétermination"

L’opposition, bien réelle sur certains points, entre les positions des junimistes et des quarante-huitards n’apparaît pas moins comme relative sur d’autres points, nous rappelle-t-elle à plusieurs reprises. Leur recours au Volksgeist allemand serait une régression anti-moderne, estime-t-on parfois aujourd’hui. Le succès de la théorie ethnique de la nation chez les Roumains, comme au sein des autres sociétés holistes confrontées à la modernité, était en quelque sorte inévitable, écrit CF en citant Louis Dumont, puisque « les Allemands ont préparé des versions plus assimilables de l’innovation moderne à l’usage des nouveaux venus » (p. 62-63).

En quoi les détours par la grande philosophie occidentale empruntés par ces intellectuels roumains leur ont-ils permis de penser la nation roumaine, de donner un contenu à la forme « nation » dans leur pays ? Ont-ils réussi ou plutôt pouvaient-ils réussir à fonder une culture nationale roumaine tout en respectant les critères d’universalité comme l’exigeait T. Maiorescu dans sa jeunesse ? CF ne répond pas directement à cette question mais suggère plusieurs pistes.

« L’idée de nation est déjà devenue en 1848 en quelque sorte le réceptacle de toutes les frustrations, le point de convergence de toutes les aspirations grâce à une souplesse conceptuelle qui confine à l’indétermination », nous prévient-elle dans l’introduction (p. 32).

« Le caractère dramatique de la position de l’intellectuel roumain est accentué par la transition peu perceptible mais rapide entre une philosophie qui vise à penser l’identité nationale dans le cadre de questionnements plus généraux et une philosophie nationale, puis nationaliste, qui finit par se mettre explicitement au service de l’idéologie légionnaire dans les années 1930 », écrit-elle dans la Conclusion (p. 550).

Certes, « Lucian Blaga (1895-1961) et Constantin Noica (1909-1987) ont élaboré de vastes systèmes de pensée originaux, fait-elle remarquer, « mais qui sont l’expression philosophique du problème roumain et risquent de se réduire à des métaphysiques de la culture roumaine difficilement partageables et discutables au sein d’un débat philosophique européen. » (12).

Le principal mérite de T. Maiorescu et des écrivains-penseurs liés au Cénacle Junimea ne reste pas moins d’avoir tout fait pour chercher à imposer l’exigence de rigueur intellectuelle et l’esprit critique dans la culture roumaine. « Leur vice radical – écrivait-il en 1868 dans sa diatribe contre les ‘’combattants roumains de la première heure’’, c’est-à-dire les quarante-huitards - est la fausseté [neadevărul], pour ne pas utiliser un mot plus coloré, la fausseté dans les aspirations, la fausseté en politique, la fausseté en poésie, la fausseté jusque dans la grammaire, la fausseté dans toutes les formes de manifestation de l’esprit public. » (cité à la p. 555.) Force est de constater que, si cette « croisade » a permis de marquer des points, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.

Le génie des petites nations

Les junimistes ont dominé le paysage culturel roumain pendant une période de transition entre l’oeuvre pionnière des quarante-huitards et les éclats intellectuels mais aussi les dérapages de l’entre-deux-guerres. Leurs enseignements pourraient être d’une certaine utilité dans la Roumanie actuelle qui traverse depuis la chute du régime communiste une période de transition. A l’heure de l’ouverture au monde occidental avec le cortège de malentendus et de déceptions qui s’en sont suivis la question des « formes sans fond » demeure d’actualité, même si elle se pose dans des termes nouveaux…

Dans son livre, CF rend hommage à plusieurs reprises au génie des petites nations dans leur manière d’interroger les grandes philosophies européennes en cette fin du XIXe siècle et de se les approprier.
« Une société en chantier, au sens propre, présente même quelques avantages : les préjugés de la mentalité archaïque y sont pesants, mais du moins ne s’y heurte-t-on pas aux préjugés d’une culture académique ou institutionnelle, puisqu’il n’y a pas d’institution. On n’y subit pas le poids de la tradition de pensée puisque celle-ci est trop jeune pour en être une. » (p. 95)

« Reste que dans le cas de Nietzsche, comme dans celui de Schopenhauer, les Roumains font preuve d’une grande sensibilité et ouverture à ce qui se fait de plus neuf en matière de philosophie (…) L’absence de tradition intellectuelle peut comporter des risques mais elle facilite aussi une certaine liberté de penser et d’écrire », écrit CF (pp. 112-113) en rappelant, par ailleurs, une des performances roumaines en matière de transfert culturel : celui qui a fait connaître Schopenhauer aux Français dans leur langue fut un Roumain, le junimiste Alexandru Cantacuzino, l’auteur de la première traduction en français du philosophe allemand parue en 1880 (p. 21).

Notes

[1Préface Catherine Durandin, Paris, H. Champion, 2017, 590 p. Soutenue en 2009 à Paris, cette thèse en Etudes roumaines s’intitulait : Les prémisses philosophiques du discours des intellectuels roumains aux temps de la construction de la nation (1866-1919). Elle a également publié, avec Andreia Roman, une anthologie de la littérature roumaine aux éditions Non Lieu en 2013.

[2« Le ‘’fond’’ de Maiorescu est à la fois fondement qui soutient et contenu qui remplit », précise l’auteure (p. 215). Pour ce qui est de cette seconde acception, il m’a toujours semblé que ce qui fait le plus souvent problème dans un pays comme la Roumanie est moins l’absence d’un fond (contenu) que l’apparition rapide d’un fond (d’un contenu) bricolé avec les moyens du bord qui n’a plus grand chose à voir avec le contenu correspondant au départ à la forme en question.

[3L’usage de la notion d’intellectuel, née en 1893 avec l’affaire Dreyfus est justifiée selon l’auteure pour désigner ces jeunes gens qui, dans les Principautés-Unies des années 1870, tentaient de « légitimer par le savoir leur intervention dans le débat public voire politique » (p. 15).

[4La première université a été fondée à Iaşi en 1860, celle de Bucarest quatre années plus tard. En 1883, l’Université de Paris comptait encore plus d’étudiants roumains que ces deux établissements roumains réunis (p. 115).

[5Pour reprendre le titre du livre de Claude Karnoouh, L’invention du peuple (Paris, 1990), auquel renvoie l’auteure (p. 41).