Grèce : dernier tour de rotatives pour les journaux Ta Nea et To Vima

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Avec la crise économique et les dettes qui s’accumulent, les grands médias grecs sont en train de fermer boutique les uns après les autres. Le quotidien Ta Nea est paru pour la dernière fois le 8 février. Entretien avec Nikos Smyrnaios, chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse.

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Propos recueillis par Marina Rafenberg

La dernière une de Ta Nea

C’est mercredi dernier qu’est sorti en Grèce le dernier numéro du journal Ta Nea, propriété de la famille Lambrakis. Dans un communiqué, le groupe DOL a expliqué que l’hebdomadaire To Vima cessait également de paraître, « en raison de difficultés financières ». DOL devait assurer en décembre l’échéance du remboursement de sa dette de 99 millions d’euros. Des disparitions qui témoignent de la difficulté des médias grecs depuis le déclenchement de la crise financière, selon Nikos Smyrnaios, chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse.

Courrier des Balkans (C.d.B.) : Pourquoi le groupe DOL est-il menacé de disparition ?

Nikos Smyrnaios (N.S) : DOL est un groupe de presse très ancien, né dans les années 1930 sous l’égide des Lambrakis, une grande famille grecque qui incarne parfaitement la diaploki, l’interconnexion entre les intérêts médiatiques, économiques et politiques. Le conglomérat DOM était actif dans le tourisme, il répondait à des marchés publics. En plus de son activité médiatique, il investissait dans le bâtiment. Mais à partir des années 2000, les marchés publics et la publicité se sont mis à rapporter moins d’argent et DOL a dû s’endetter. En décembre 2016, le groupe devait rembourser une échéance de 99 millions d’euros, ce qui a précipité sa chute. En tout, les dettes de DOL atteignent 200 millions d’euros.

C.d.B. : Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, a annoncé être « profondément inquiet » du risque de fermeture de Ta Nea et de To Vima, estimant que « cette situation porte un coup sévère au pluralisme médiatique en Grèce ». Est-ce également votre avis ?

N.K : Pas vraiment, ces voix ne vont pas manquer au pays. Le groupe DOL, comme la plupart des médias grecs, passait son temps à critiquer Tsipras en faisant du populisme inversé, c’est-à-dire en dénonçant constamment la politique de Syriza. Hormis le journal Avghi, ou dans une moindre mesure le Journal des rédacteurs (Efsyn), tous les médias du pays sont d’ailleurs anti-Syriza. Le problème n’est donc pas de perdre l’une de ces voix, le problème c’est celui de l’avenir des salariés du groupe, quelques 500 employés, dont la moitié sont des journalistes. Ces derniers n’ont pas été payés depuis six mois.

C.d.B. : Le gouvernement Tsipras est-il entré en opposition frontale avec les oligarques qui détiennent la majorité des médias grecs ?

N.K : Depuis son élection en 2015, Alexis Tsipras s’est opposé à ces grands groupes. La famille Lambrakis, outre DOL, détient aussi des actions de la chaîne de télévision Mega. Avec la loi sur la réforme du paysage audiovisuel, le gouvernement a voulu réduire le nombre de chaînes privées de sept à quatre, mais le Conseil d’État a jugé cette réforme anticonstitutionnelle. Ce qui fait que les principaux canaux d’information sont toujours détenus par les mêmes propriétaires.

C.d.B. : Un renouvellement de la scène médiatique grecque est-il à prévoir ?

N.K : Le problème des médias grecs est simple : comment informer et faire du journalisme sans moyen ? Cette contrainte pousse cependant à la créativité, comme dans d’autres secteurs. Après la fermeture d’Eleftherotypia, beaucoup d’anciens du quotidien ont fondé un autre titre, Efsyn. La gouvernance du journal est assuré par les journalistes, et ce dernier est désormais rentable. Des sites plus militants voient également le jour comme Omnia Tv ou Radio Bubble. Le site The Press project innove aussi en faisant de l’investigation.


Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.