Blog • L’appel au jihad résonne dans le désert de la transition

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Le centre de presse de l’État islamique vient de diffuser une vidéo d’une vingtaine de minutes, appelant les jeunes des Balkans à partir au jihad.

C’est très bien fait, le passage en revue de l’histoire des Balkans est illustré comme un magnifique jeu vidéo, et ne comporte pas d’erreurs involontaires, même si, bien sûr, on peut (on doit), contester certaines visions des faits historiques : il est ainsi pour le moins exagéré de présenter la Yougoslavie titiste comme un régime répressif pour les musulmans, quand autant ou presque de mosquées – engagement dans le Mouvement des non-alignés et alliance avec les pays arabes obligent – ont été construites en quarante ans de socialisme qu’en cinq siècle de présence ottomane… Là n’est pas, toutefois, l’essentiel.

Il y a ces jeunes gens qui appellent à rejoindre le jihad, en regardant la caméra, visage découvert, droit dans les yeux. Leur ton n’a souvent rien d’enflammé. Ils parlent comme des jeunes gars normaux de n’importe quel pays de la région. Il y a Salahuddin Al-Bosni, qui tient peut-être les propos les plus terribles, appelant à tuer les « mécréants » partout où l’on se trouve, à mettre des bombes sous leurs voitures... Mais il parle sur un ton amical, celui du copain qui se fait persuasif parce qu’il a trouvé le bon plan, la solution aux problèmes. Salahuddin Al-Bosni est beau gosse, il a l’accent de la raja de Sarajevo. On aimerait bien boire un verre avec lui au City pub de Sarajevo, une bière ou, s’il préfère, un coca. Mais voilà, il appelle à empoisonner la nourriture des kafir… Ce n’est pas bien difficile à trouver, du poison.

Si tu veux vivre dans la dignité, viens mon frère !

Et le jihad, « ça marche ». Abu Maryam Al-Albani se promène avec sa femme, couverte de l’abaya noire et sa petite fille, que ses deux parents tiennent par la main, et lui aussi se fait convaincant : « Si tu veux vivre dans la dignité, viens mon frère ! Je te le dis, ça vaut le coup de répondre à l’appel du Califat ». Un peu plus loin, on voit des jihadistes, une bande de potes plutôt sympas, qui partagent un verre de thé. Ok, il n’y a pas de femmes autour de leur table, mais combien y en a-t-il, dans les Balkans, de ces cafés où il est bien rare de voir une femme ? Je ne pense pas seulement aux cafés du Kosovo ou de Macédoine, mais aussi à beaucoup de kafane très orthodoxes de Serbie, ou très catholiques de Dalmatie… Dans l’Etat islamique que nous montre la vidéo, les magasins sont bien garnis, les rues sont propres, et il y a des aires de jeu pour les enfants. On y vit sans stress, dans la dignité. C’est une version nouvelle, mais bien alléchante, du « rêve occidental », un substitut très honorable aux promesses de prospérité disparues dans le désert de l’interminable « transition ».

Que « répondre » à un tel message ? Qu’Abu Maryam est déjà mort, tué dans les combats depuis que la vidéo a été tournée ? Abu Maryam, connu à l’état-civil sous le nom de Mirza Haklaj, habitait le quartier de Stara Varoš, à Podgorica. Vous connaissez Stara Varoš ? C’est l’un des plus beaux quartiers de la capitale monténégrine, du moins pour le touriste de passage, un quartier tranquille de vieilles maisons, sur les bords de la Morača. Quand on n’a pas d’argent, pas de travail, ce n’est pas évident de vivre à Stara Varoš, même s’il n’est pas vrai que l’on persécute les musulmans au Monténégro. Quand on est Albanais du Monténégro, comme Abu Maryam (il avait choisi de prendre ce nom, il est mort, respectons sa mémoire en l’appelant ainsi), que faire de sa vie ? Trafiquer de la drogue ou maquiller des voitures ? Faire carrière dans un parti politique corrompu ? Agiter des petits drapeaux du DPS durant les meetings, à cinq euros la vacation ? Quelque part, ce que propose le califat, cela pouvait peut-être ressembler à la vraie vie, à la vie « normale ».

Vivre vite et mourir jeune… Ce n’est pas très nouveau comme programme

Abu Maryam Al-Albani est mort, mais est-ce que l’argument va dissuader qui que ce soit de partir au jihad ? Vivre vite et mourir jeune… Ce n’est pas très nouveau comme programme. Ceux qui y croient essaieront de gagner le jannah, le paradis, les autres auront au moins la conviction d’avoir vécu intensément – et d’être morts pour une cause, ce qui vaut toujours mieux que de mourir pour rien, aussi critiquable puisse être cette cause.

Pour une jeunesse sans perspective, que choisir ? Les boulots au noir, sans papiers, en Italie ou en Allemagne ? Un centre de rétention en France, ou bien cette vie « tranquille et digne » que propose l’Etat islamique ? Les enjeux économiques, bien sûr, ne sont pas l’essentiel. Qui, à vingt ans, n’est pas prêt à en baver pour construire la vie dont il rêve ? Et qui n’a pas envie de se battre pour un idéal ? Or, quels idéaux subsistent-ils encore dans le morne désert de l’interminable « transition » ?

Les imams pourront toujours bien dénoncer cette mauvaise interprétation du jihad, les gouvernements criminaliser les départs de combattants à l’étranger, arrêter les « frères » déçus qui tenteront de revenir au pays, les bons esprits s’indigner du programme « moyen-âgeux » de l’Etat islamique, celui-ci continuera à progresser, à attirer, tant que de nouveaux rêves, de nouveaux projets ne seront pas proposés aux jeunes des Balkans et d’ailleurs.

La naissance et le développement de l’Etat islamique ne sont pas seulement le résultat des catastrophiques politiques menées au Proche Orient par les Occidentaux depuis des décennies, de l’injustice constante faite à la Palestine, ce n’est pas seulement le produit de deux siècles de colonialisme – cette idéologie qui ronge toujours l’Occident sans qu’il ressente le moindre besoin de s’en libérer. C’est aussi une réponse directe à la « fin de l’histoire » proclamée par certains, à ce stupide mensonge annonçant la mort des utopies. L’histoire se fait toujours, souvent violente et jamais dépourvue d’une dose d’ironie burlesque et tragi-comique.


Tant que l’Europe n’aura rien d’autre à proposer aux Balkans que son dogme éculé de la « stabilité », des jeunes continueront à partir

Ceux qui ont cru que l’on pouvait remplacer la politique et ses choix de société par le management aseptisé de la « bonne gouvernance » promue par les « experts » européens, aussi confortable et vaine qu’une musique d’ascenseur, ne doivent pas s’étonner du succès de l’Etat islamique. Tant que l’Europe n’aura rien d’autre à proposer aux Balkans que son dogme éculé de la « stabilité », synonyme de stagnation sociale, de délitement des sociétés, de chèque en blanc accordé à des élites politiques cupides et corrompues, des jeunes continueront à partir.

Oh, certes, la plupart s’en iront vers l’Allemagne, la Belgique ou la France, mais quelques uns, plus aventuriers, en quête d’une vie plus excitante, prendront la route d’As-Sham ou du Pays des deux rivières (la Syrie et l’Irak, dans le vocabulaire officiel de l’Etat islamique).

Reste à inventer des alternatives.