Blog • Kosovo, Monténégro : « Qui n’est pas avec nous est contre la démocratie »

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Mais que se passe-t-il donc dans les Balkans, dans ces merveilleux Balkans qui semblaient s’engager si sagement dans la voie radieuse de l’intégration européenne ? Des « extrémistes » sabotent la démocratie parlementaire et menacent les institutions du Kosovo, un complot « russo-serbo-anti-occidental » veut détruire l’Etat du Monténégro…

Place de la République, Podgorica, 18 octobre

Comment a-t-on donc pu en arriver là, s’étonnent, inquiètes et déçues, les chancellerie occidentales, alors que nous avons déployé tant d’efforts, où cela va-t-il nous mener ?… Tout marchait pourtant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Des dirigeants, corrompus jusqu’à l’os mais parfaitement fidèles aux consignes de leurs protecteurs de Bruxelles, Paris, Berlin ou Bruxelles, se faisaient plébisciter d’élection en élection. La justice était soumise aux diktats des puissants, la presse reprise en main, mais la Commission européenne, dans ses rapports d’étape annuels, relevait toujours des progrès « substantiels ». Les entreprises fermaient les unes après les autres, le chômage ne baissait jamais, et les citoyens des Balkans fuyaient leurs malheureux pays, mais n’était-ce pas là un mal nécessaire pour permettre à la région d’accéder un jour à la prospérité libérale tant promise, tant attendue ?

Tout avait été prévu, même une vie parlementaire « responsable ». Majorités comme oppositions partageaient les mêmes objectifs, les mêmes convictions...

Tout avait été prévu, même une vie parlementaire « responsable ». Majorités comme oppositions partageaient les mêmes objectifs, les mêmes convictions : les privatisations, la « normalisation » des relations régionales, l’intégration… Il n’y avait plus de ces grandes polémiques du passé sur les choix de société ou les formes de l’Etat, mais uniquement des débats techniques sur la meilleure manière de mettre en application les recommandations de Bruxelles, les consignes données par les « amis » de ces petits Etats balkaniques, enfin assagis et pacifiés. Dans ces conditions, coalitions et alliances se formaient et reformaient régulièrement, au gré des intérêts particuliers du moment, dans un beau ballet d’ombres qui donnait l’illusion de la démocratie.

De toute façon, il n’y a plus aucun risque : les décisions sont prises ailleurs, et les bandits barbus du passé ont troqué leurs cartouchières, leurs casquettes et leurs bérets pour des costumes de bonne coupe, ils ont oublié les logorrhées patriotiques de leur jeunesse et appris assez d’anglais pour faire fructifier leurs sociétés domiciliées aux Îles Vierges britanniques ou quelque autre paradis bien terrestre. Leurs mentors ne cessaient de s’émerveiller de leurs progrès constant dans le maniement de la langue de bois, la novlangue de la « responsabilité politique », des « indispensables réformes »…

Et patatras, voici pourtant que ces années d’investissement politique si constructif dans les Balkans sont remises en cause. Et par qui ? Par des citoyens ingrats, des oppositions « irresponsables » !

Bien évidement, il n’est pas démocratique de jeter des gaz lacrymogènes dans l’enceinte d’un Parlement pour l’empêcher de tenir ses travaux, comme l’opposition kosovar le fait avec constance et opiniâtreté. Bien sûr, on peut contester les objectifs poursuivis par le mouvement Vetëvendosje ! – la création d’une Association des communes serbes serait-elle vraiment la porte ouverte à une partition du Kosovo ?

Mais l’essentiel n’est pas là.

L’essentiel est que le Kosovo n’est qu’une « démocratie » de façade, où les différents partis politiques se contentent de jouer la partie qui leur est attribuée dans une chorégraphie écrite par d’autres, par l’ambassade américaine, par le Bureau de l’Union européenne à Pristina, dans un ballet que les ambassadeurs de petits pays suivistes comme la France viennent inspecter. Vetëvendosje refuse de danser en rythme, c’est donc que ce mouvement vise à détruire la démocratie, les institutions et même l’Etat du Kosovo…

La démocratie, c’est moi... L’Etat, c’est nous

Les syllogismes sont tranquillement assumés :

  la démocratie, c’est moi, dit le serial killer placé avec la bénédiction occidentale à la tête du Parlement, Kadri Veseli, l’ancien ( ?) chef des assassins du SHIK ;
  l’Etat, c’est nous, répondent en écho les ambassadeurs occidentaux, prompts à rappeler que cet Etat du Kosovo n’existe que par l’effet de leur bon vouloir.

Quiconque s’oppose à Kadri Veseli, au PDK de son ami Thaçi et aux « recommandations » des « amis » occidentaux du Kosovo, s’oppose donc à la démocratie, aux institutions et même à l’Etat.

Dans la magnifique, et fort coûteuse, opération de State building menée depuis 1999, on a juste « oublié » un « détail », le peuple, qui voudrait, l’ingrat, affirmer sa souveraineté, en se débarrassant de la tutelle de ses bons maîtres.

Les revendications de Vetëvendosja sont peut-être erronées, mais Vetëvendosja a entièrement raison sur un point : cette démocratie et ces institutions ne sont qu’une illusion. Y participer revient à les cautionner, l’aventure démocratique du Kosovo, qui connaîtra sûrement bien des erreurs, bien des avancées et bien des retours, passe par une indispensable rupture.

La situation n’est pas bien différente au Monténégro, où le régime mafieux de Milo Đukanović est confronté au plus grand défi des quinze dernières années. Ici aussi, avec la bénédiction de ses « amis » occidentaux, ce « politicien responsable » affirme être menacé par un complot réunissant la pire lie de la terre, un conglomérat « irresponsable » de tchétniks, nationalistes, fascistes, qui vise à saper les institutions et à détruire l’Etat du Monténégro.

Ceux qui se sont battus contre le régime de Slobodan Milosevic et son factotum local, Milo Đukanović, seraient-ils devenus des « tchétniks » ?

Les intellectuels, les militants, les journalistes qui revendiquaient, dès l’orée des années 1990 la création d’un Monténégro libre, démocratique et citoyen seraient-ils donc devenus des « fascistes » ? Ceux qui se sont battus contre le régime de Slobodan Milošević et son factotum local, Milo Đukanović, seraient-ils devenus des « tchétniks » ?

Oui, bien évidemment, en raison de ces autres syllogismes :

  l’Etat monténégrin, c’est moi, dit Milo Đukanović. Je l’ai créé, financé, je le contrôle, j’en vis… Quiconque s’oppose à moi, s’oppose donc à l’Etat ;
  l’Etat monténégrin existe par notre bon vouloir, disent les amis occidentaux de ce même Milo Đukanović. Nous l’avons reconnu, nous lui promettons la carotte de l’intégration euro-atlantique, nous pardonnons ses dérives mafieuses, ses liens structurels avec le crime organisé, au nom des intérêts « supérieurs » de la stabilité régionale. Et donc, quiconque s’oppose à lui, s’oppose à nous et, à travers nous, s’oppose aux valeurs fondamentales de l’Union européenne et de la démocratie occidentale.

Près de dix ans après la restauration de son indépendance, en 2006, le Monténégro avait largement réussi à dépasser les antagonismes et les divisions qui l’ont miné tout au long du XXe siècle. L’existence d’un Etat du Monténégro n’est plus remise en question, sauf par des groupuscules ultra-marginaux mais, pour sauver son pouvoir, Milo Đukanović est prêt à tout. Il est prêt à réactiver ces vieilles divisions, il est prêt à ramener le Monténégro à l’état de quasi-guerre civile qu’il a connu durant une décennie, de 1995 à 2006.

Milo Đukanović est bien convaincu de pouvoir encore compter sur ses alliés, mentors et obligés européens (l’homme est très riche, on le sait, et nul député européen, nul fonctionnaire de Bruxelles n’a jamais vu passer d’enveloppe). En effet, il a réussi à leur faire très peur, à leur flanquer la trouille de leur vie : ce sont les « pro-serbes », les « anti-OTAN » qui tiendraient le haut du pavé à Podgorica. On a même vu la barbe du croquemitaine préféré du régime, Sa Béatitude grand-serbe Amfilohije ! Et, pis que tout, l’ombre de la main de Poutine se dessinerait en contre-jour…


La guerre de Syrie n’est plus rien à côté des bagarres de rue de Podgorica, c’est le monde libre tout entier que la police de Đukanović défend à grands coups de matraques et de canons à eau !

Bigre ! Voici l’histoire assez simple de citoyens qui n’en peuvent plus d’un régime prédateur en place depuis un quart de siècle, qui réclament des élections enfin libres et impartiales, transformée en théâtre majeur de l’affrontement planétaire entre le bien et le mal. La guerre de Syrie n’est plus rien à côté des bagarres de rue de Podgorica, c’est le monde libre tout entier que la police de Đukanović défend à grands coups de matraques et de canons à eau ! D’ailleurs, Hashim Thaçi, grand démocrate et fin géopoliticien s’il en est, ne s’y pas trompé : il s’est empressé d’apporter son soutien à son ami Đukanović (autrefois, quand l’Europe des rois et des princes parlait français, on aurait dit « son cousin », mais peut-être reviendra-t-on bien vite à ces charmantes appellations familiales).

Le storytelling que Đukanović et son scribe diligent Beba Popović s’efforcent de vendre marche assez bien, même s’il est mensonger – non, tous les manifestants de Podgorica ne sont pas « pro-serbes », bien loin de là. Mais à jouer sur ces vieilles divisions du Monténégro, Đukanović saura les faire revenir et pourra s’imposer, une fois de plus, comme le dernier garant de la démocratie, l’ultime rempart d’un Monténégro « pro-européen ».

Ce sont fondamentalement deux coups de la même partie qui se jouent simultanément au Kosovo au Monténégro, et cette vieille partie, toujours reprise, jamais achevée, s’appelle tout simplement la démocratie. Quelles que soient les divisions idéologiques de l’opposition monténégrine, quels que soient les choix, justes ou erronés, que peut faire Vetëvendosje, la question posée à Pristina comme à Podgorica est très simple : les citoyens des Balkans sont-ils souverains, ou doivent-ils se contenter de jouer au jeu de la démocratie dont les règles sont écrites par d’autres.

Version albanaise de ce post : « Si po dështon perëndimi në Kosovë »