Blog • La « guerre civile européenne » et la mémoire des Balkans

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La France serait « en guerre », subissant les attaques de l’État islamique, répètent à l’envi les autorités de Paris. Or, l’attentat de Munich, après celui de Nice, est venu tragiquement rappeler que ce n’est pas seulement la France qui serait « en guerre », mais toute l’Europe, et que si « guerre » il y a bien, celle-ci est un conflit intérieur, une guerre civile et pas le produit d’une agression extérieure.

Les hommes d’Arkan dans les rues de Bijeljina (Bosnie-Herzégovine), 31 mars 1992
Photo : Ron Haviv

Aux victimes de Nice, de Munich, de Kaboul et d’ailleurs.

Le concept de « guerre civile » n’est simple qu’en apparence. Ce type de conflit survient à l’intérieur d’une entité politique souveraine, ce qui suppose que le monde soit organisé en États aux frontières fixes et précisément déterminées, mais ces guerres peuvent être de plusieurs natures bien différentes. Certaines sont des guerre de décolonisation, de « libération » ou de « sécession », d’autres sont des combats pour le contrôle du pouvoir central dans l’État, les autorités politiques faisant l’objet d’une contestation armée. La guerre d’Espagne représente l’archétype de ce second modèle, tandis que le conflit en Irlande du Nord fut le dernier soubresaut violent d’une situation coloniale irrésolue. Les guerres de Yougoslavie, après celle du Liban, relèvent d’un tout autre modèle.

Dans le processus d’éclatement de la Yougoslavie socialiste, les revendications séparatistes croisées (celles des Croates, puis celles des Serbe de Croatie, par exemple) ne furent pas la cause de l’embrasement, mais la conséquence d’une perte de sens de l’État commun. Les régimes nationalistes qui s’établirent dans les différentes républiques fédérées – en Serbie, puis en Croatie – portent une responsabilité énorme et différenciée dans l’enchaînement tragique des événements, mais l’arrivée au pouvoir d’un Milošević ou d’un Tuđman ne fut pas la cause de l’éclatement, il s’agit au contraire de « maladies opportunistes » provoquées par la déréliction de l’État commun. Les facteurs externes jouèrent leur rôle (fin de la Guerre froide, chute du Mur de Berlin, endettement extérieur, stratégies hasardeuses de certains pays étrangers, etc), mais les causes premières de l’éclatement yougoslave furent internes : l’Etat socialiste, fédéral et autogéré avait perdu toute raison d’être auprès d’un large nombre de ses propres citoyens, qu’ils soient slovènes, croates, serbes ou albanais. L’apparition de revendications sécessionnistes fut la conséquence de cette perte de sens.

Les causes premières de l’éclatement yougoslave furent internes : l’État socialiste, fédéral et autogéré avait perdu toute raison d’être auprès d’un large nombre de ses propres citoyens.

Il importe, à ce point, de souligner l’extrême rapidité du processus. Une décennie s’est écoulée entre la mort de Tito (4 mai 1980) et le XIVe et dernier congrès de la Ligue des communistes yougoslaves (janvier 1990), quelques années seulement entre le dernier grand moment de fierté et de communion nationale que furent les Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo (février 1984) et les premiers coups de feu tirés en Krajina croate. C’est très peu de temps pour passer de la joie du vivre-ensemble, de la fierté de la « fraternité et de l’unité » (bratstvo i jedinstvo) à la haine réciproque. Dans ce processus, les traumatismes historiques (ceux de la Seconde Guerre mondiale, notamment) furent réactivés par les ingénieurs du nationalisme, mais ils ne constituent en aucun cas la cause première de l’éclatement. Rappelons qu’il existait sûrement moins de haine, de peur et d’ignorance mutuelle, en 1990, entre un Slovène de Maribor, un Serbe de Vranje et un Bosniaque de Mostar qu’entre les jeunes des cités de Seine-Saint-Denis, du Val d’Oise, des quartiers nord de Marseille ou des hauteurs de Nice et les habitants des centres villes ou des lotissements pavillonnaires voisins.

Au vrai, ces « jeunes des cités », tellement fantasmés, n’ont pas d’autre aspiration, dans leur immense majorité, que d’accéder au modèle de prospérité et de réussite sociale promu par l’environnement dominant, mais ils sont perçus comme radicalement « autres », comme un « ennemi intérieur », impossible à « intégrer ». Les obsessions pathologiques autour de l’islam, qui affectent tant de bons esprits, y compris « de gauche », pourraient être rapprochées de la construction d’un « discours de l’altérité » à propos des Albanais du Kosovo ou de Macédoine dans cette période cruciale de la fin des années 1980, juste avant le basculement dans la guerre. Les Albanais devenaient des ennemis absolus, primitifs, violents (entre eux et avec les autres), violeurs et malhonnêtes : la moindre de leur initiative ne pouvait recéler qu’une félonie, relever d’un plan de « conquête » visant à saper les bases de l’Etat et de la société... Ils avaient « d’autres valeurs » avec lesquelles il n’était pas possible de « pactiser », et ceux qui tentaient de tenir un discours de raison étaient des « traîtres » ou des « idiots utiles », naïfs ou pervers — comparables, de ce point de vue, à ceux que certains qualifient aujourd’hui « d’islamo-gauchistes ».

Le basculement du bon voisinage à la guerre n’est pas un processus naturel, la haine doit être créée.

Les Balkans, comme tout le Proche Orient et une bonne part du pourtour méditerranéen, se caractérisent par la longue et bonne cohabitation entre différentes communautés religieuses, linguistiques et nationales. Le basculement du bon voisinage (ce fameux komšiluk ottoman) à la guerre n’est pas un processus naturel, la haine doit être créée. Pour cela, le ressort premier n’est pas l’affirmation de la supériorité supposée de son propre groupe, mais la peur des « autres ». Des citoyens parfaitement normaux et équilibrés de Bosnie-Herzégovine, dont les meilleurs amis avaient toujours été de « l’autre communauté » ont brusquement cru que « les autres » (les Bosniaques, les Croates, les Serbes) étaient en train de s’armer et devenaient une menace prégnante. C’est pour cela que, face à « eux », il fallait que « nous » serrions les rangs, que nous votions pour le parti qui se proposait de nous défendre, que nous formions des milices… Dans la France de 2016, l’immense majorité des électeurs du Front national sont de très braves gens, pas plus racistes que d’autres et nullement « fascistes », mais ils ont peur, terriblement peur, et ils croient que le temps est venu pour les Français (les « vrais Français », c’est-à-dire eux-mêmes, tels qu’ils se perçoivent) de se défendre face à une menace aussi prégnante qu’indistincte et floue. Comme toujours, le rôle des intellectuels est accablant, qu’il s’agisse des académiciens serbes de la fin des années 1980, ou des Alain Finkielkraut, des Pascal Bruckner d’aujourd’hui.

L’autre particularité des guerres civiles est que personne n’aime les nommer ainsi. Du point de vue bosniaque, la Bosnie-Herzégovine a subi une double agression, venant de Serbie puis de Croatie. Du point de vue croate, la Croatie a été attaquée par le régime « serbo-communiste » de Belgrade. Parler de « guerre civile » reviendrait donc à nier la réalité de ces « agressions ». Si les gouvernements de Slobodan Milošević et de Franjo Tuđman portent une part écrasante de responsabilités, les guerres de Croatie et de Bosnie-Herzégovine s’explique d’abord par une causalité interne, le refus de la communauté serbe de Croatie de vivre dans un État croate indépendant, l’ethnicisation du pluralisme politique en Bosnie-Herzégovine, au profit des trois grands partis nationalistes… Les défenseurs d’une Bosnie-Herzégovine unie et « citoyenne » l’avaient parfaitement compris, mais ils n’ont pas su imposer un contre-projet suffisamment mobilisateur, et ce sont eux qui furent, politiquement, les plus grands perdants de la guerre.

Dénoncer « l’agression serbe » en Croatie était une manière bien commode pour les dirigeants de Zagreb de ne pas avoir à répondre à la question de savoir pourquoi les 600 000 Serbes du pays ne voulaient pas vivre dans une Croatie indépendante, pourquoi le projet national croate n’avait aucune légitimité pour eux. De la même manière, dénoncer ce fantomatique et si pratique « ennemi suprême » que serait l’État islamique – dont on ne sait même pas, d’ailleurs, s’il s’agit d’un État, d’une organisation, d’un réseau ou d’une simple franchise – est une manière bien commode, pour les gouvernants français, de ne pas répondre à la question essentielle qui est de savoir pourquoi des jeunes gens, nés en France ou y ayant vécu de longues années, peuvent nourrir une telle haine meurtrière et destructrice.