Blog • Roumanie : quand la Coalition pour la famille se sent pousser des ailes…

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« Iohannis est un traître à la Roumanie, un serviteur des ONG athées, sodomites-Soros-istes, un serviteur de Merkel, de Hollande, de l’Union sataniste-sodomite européenne, des francs-maçons et de l’Empire criminel et terroriste américain », pouvait-on lire dans le courrier d’un site se présentant comme chrétien en réponse à l’appel à la tolérance lancé mercredi 19 octobre par le Président de la Roumanie.

<p />Le rassemblement d’Oradea</p>
Le rassemblement d’Oradea

Décidément, la Coalition pour la famille a le vent en poupe. Dès le mois de juillet de cette année, elle annonçait avoir recueilli trois millions de signatures pour inscrire dans la Constitution l’interdiction du mariage entre les homosexuels et « diaboliser » ainsi toute requête allant dans ce sens [1]. Samedi 15 octobre, à Oradea, quelque dix mille fidèles se retrouvaient sur la place publique à son appel. Bras dessus bras dessous, roumanophones et magyarophones participaient à cette énième démonstration de force animée par la fanfare et le cœur des étudiants orthodoxes. Il ne fallait pas plus pour que les leaders de la Coalition pour la famille se sentent pousser des ailes. L’un d’entre eux, Viorel Iuga, président de l’Alliance évangélique de Roumanie, est allé jusqu’à lancer mardi 18 octobre une sommation au Président de la République : « Si vous ne sortez pas de votre silence en prenant explicitement une position pro-christianisme, nous allons sortir nous (dans la rue) pour exiger des changements, y compris votre départ ! »

Interrogé le lendemain, mercredi 19 octobre, lors d’une conférence de presse, sur la réponse qu’il compte donner à cette sollicitation, le Président déclarait : « Je n’ai pas à lui répondre. Mon tour de m’exprimer sur la révision de la Constitution n’est pas encore venu. Cependant, dans ce contexte, il me semble très important de réitérer une chose dont je suis convaincu puisque je proviens moi-même d’une minorité ethnique et religieuse et je pense qu’il faut revenir à ce que l’on appelle tolérance et acceptation de l’autre. Ce serait une erreur que de prêter l’oreille au fanatisme religieux et aux ultimatums et de s’engager dans cette voie », déclarait-il.

« La démarche entreprise par la Coalition pour la famille ne saurait être assimilée à une preuve d’intolérance ou a du fanatisme religieux, rétorqua dans un communiqué l’Église orthodoxe roumaine jeudi 20 octobre. Il s’agit-là tout simplement de l’expression démocratique de la volonté des citoyens concernant une des valeurs essentielles de la société, la famille », qui « se justifie de surcroît par l’écroulement démographique auquel on assiste en Roumanie et dans d’autres pays européens ».

« Nous sommes allés trop loin... »

La réplique la plus cinglante aux récentes surenchères de la Coalition pour la famille et à l’ultimatum de Viorel Iuga lancé avec le soutien de la puissante Église orthodoxe est venue d’un autre pasteur, baptiste lui aussi, le professeur Marius Cimpoae.
La famille doit être défendue, explique-t-il, mais l’Église devrait commencer par tirer au clair ses propres problèmes. « Les églises sont pleines de jeunes qui vivent en concubinage, il y a des pasteurs et des leaders d’Églises divorcés, d’autres remariés, le nombre d’avortements parmi ceux qui se déclarent chrétiens et grands défenseurs de la familles est accablant. Les orphelinats et les asiles sont pleins d’enfants abandonnés par leurs parents et de personnes âgées abandonnées par leurs enfants. L’alcool, les drogues, la violence, l’infidélité détruisent les familles chrétiennes. Ce ne sont pas les homosexuels ni les politiciens qui le font, mais nous-mêmes parce que nous ne protégeons pas suffisamment notre propre maison. La question à laquelle chacun d’entre nous devrait répondre ‘’Ma famille ressemble-t-elle à celle traditionnelle que je défends ?’’ Si la réponse est affirmative, Dieu soit loué ! si non le changement doit commencer par soi-même. »

« La majorité des réactions à la déclaration du Président venues du milieu évangélique néo-protestant ne font malheureusement que confirmer le fait que les exigences de Viorel Iuga relevaient du fanatisme religieux. Voici seulement quelques messages apparus sur des sites ‘’chrétiens’’ : « Premier corrompu de Roumanie : Iohannis », « Klaus Iohannis est catégoriquement plus corrompu que Dragnea » [le leader du Parti social-démocrate, en instance de jugement pour diverses affaires] ; Iohannis est le traître à la Roumanie, le serviteur des ONG athées, sodomites-Soros-istes, le serviteur de Merkel, de Hollande, de l’Union sataniste-sodomite européenne, des francs-maçons et de l’Empire criminel et terroriste américain ; Honte à toi pour avoir déclaré publiquement ton accord avec les scabreux mariages entre homosexuels ».

« Nous sommes allés trop loin, conclut ce membre de la plus ancienne Église baptiste de Roumanie, située à Timişoara, malheureusement, au lieu de s’occuper de la pastorale, trop de pasteurs s’intéressent à la politique. »

<p />Marius Cimpoae, le pasteur de Timişoara</p>
Marius Cimpoae, le pasteur de Timişoara

La « politique » ne tardera d’ailleurs pas de reprendre ses droits, les élections sénatoriales et parlementaires étant prévues pour le 11 décembre de cette année. Pour revigorant qu’il fut, le coup d’éclat du pasteur de Timişoara publié par le quotidien Adevarul n’aura eu donc qu’un impact bien limité.
Arrivé jeudi 20 octobre à Bruxelles pour participer aux séances du Conseil de l’Europe, Klaus Iohannis battra en retraite une fois questionné sur la réaction des représentants de l’ Église orthodoxe à ses considérations sur le climat malsain créé par les exigences des intégristes. « Ils ont parfaitement raison ! D’ailleurs, la manière dont certains ont interprété mes affirmations indique la nécessité de réconciliation, de paix sociale. Je n’ai accusé personne (…) mais seulement attiré l’attention sur l’existence de certains dangers", a affirmé le chef de l’Etat.
Plus spectaculaire fut cependant le positionnement de Liviu Dragnea - le président du plus grand parti de Roumanie, le Parti social-démocrate, héritier pour une bonne part de l’ancien Parti communiste - dans la polémique opposant le chef de l’Etat aux porte-parole de l’Eglise orthodoxe. Voici sa profession de foi prononcée vendredi 21 octobre : « Je suis un traditionaliste. Si, pour autant, d’aucuns pourraient me considérer comme un fanatique religieux, alors je suis un fanatique religieux. Je suis chrétien orthodoxe et pour moi la famille est composé d’un homme, d’une femme et, quand Dieu le veut, d’enfants. » Prudent, il se refusa de livrer sa position sur la modification de la loi à venir.

Post scriptum

Pour comprendre la situation particulière dans laquelle se trouvent le pasteur de Timisoara et le Président de la République un petit rappel s’impose.

L’Eglise baptiste allemande de Roumanie, à laquelle appartient le premier, a été fondée en 1884, alors que les autres cultes néo-protestants, souvent très agressifs, sont très récents pour la plupart.
Comme les autres Saxons (Allemands) de Transylvanie, Iohannis est membre de l’ Église évangélique dite de la « Confession d’Augsburg » de Roumanie implantée depuis des siècles, du temps de la Réforme, dans cette région. En nette perte de vitesse, en raison du départ massif des Allemands, cette Église fait un travail social et œcuménique très apprécié, notamment au sein de la paroisse de Sibiu (Hermannstadt) où officie Kilian Dörr et dont l’actuel Président est un des membres.

Sous sa forme et ses prérogatives actuelles, l’Église orthodoxe roumaine est assez récente puisqu’elle a été fondée en 1872 lorsque les métropolie d’UngaroValachie et de Moldavie se sont détachées sur le plan canonique de la Patriarchie de Constantinople et lorsque le métropolite d’UngaroValachie et archevêque de Bucarest a été élevé au rang de métropolite primat de Roumanie.

Sœurs rivales, en permanente concurrence, L’Église orthodoxe et les récentes Églises néo-protestantes, qui gagnent du terrain par rapport à la première malgré le caractère national et les prétentions au monopole de celle-ci, ont tendance à se retrouver en matière de conservatisme réactionnaire sur certains sujets de société.

Notes

[1Le stratagème est le suivant : modifier le premier alinéa de l’article 48 dont l’intitulé actuel est « la famille est fondée sur le mariage librement consenti entre les époux » en remplaçant « les époux » par « un homme et une femme ». Un stratagème similaire a été utilisé avec succès pour « prévenir » toute tentative de demande légale de reconnaissance de la minorité aroumaine. Depuis mai 2013, la loi n° 299 mentionne expressément le fait que les « Aroumains » sont des « Roumains de partout ».