Brève relation d’un voyage en pays aroumain (6)

Blog • Une virée à Shipska, en Albanie

|

Samedi 18 et dimanche 19 juillet. Après une brève halte à Sveti Naum, le monastère et ses alentours qui ont causé tant de soucis au colonel Ordioni lors de l’établissement des frontières définitives entre l’Albanie et la Serbie, on passe la frontière et on roule sans s’arrêter jusqu’à Voskopojë, via Korcë (ar. Curceaua). Une fois arrivés, on s’installe dans la maison du curé de la commune, papu Thoma Samara, contacté auparavant grâce à une connaissance commune de Gjirokaster, Spiro Poci, juste à côté de l’église Saint Nicolas, sa paroisse.

L’Albanie, vingt-quatre ans après

Voskopojë (ar. Muscopuli, gr. Moskopolis, roum. Moscopole) est située sur un plateau, ce qui permet se faire une idée assez précise du riche passé de ce lieu. On y respire, pour de bon, ce qui permet d’effacer la déprimante Malovište que nous venons de quitter. Sur un point, le nombre élevé des maisons qui ne sont pas habitées toute l’année, des similitudes existent mais l’échelle n’est pas la même : sur les quelque 200 maisons, en pierre, récemment restaurées ou construites le plus souvent selon les normes traditionnelles à Voskopojë, rien à voir avec celles, en bien plus mauvais état, de Malovište, 140 sont habitées toute l’année, nous explique le prêtre qui officie dans cette commune dont il est natif et qui nous héberge. Sans doute le peu d’habitants qui restent à Malovište devront attendre longtemps pour connaître l’essor touristique actuel de Voskopojë, où se sont déroulées cette année, entre autres, les festivités de l’élection de Miss Albania. Certes, celle que l’on surnommait naguère la « Jérusalem des Aroumains » avec ses quarante églises, son Académie, sa typographie, ses corporations d’artisans et ses riches commerçants n’est plus ce qu’elle était. Mais c’est également à Voskopojë qu’a eu lieu une grand-messe des Aroumains des quatre coins des Balkans au mois d’août 2010.

J’arrive ici pour la troisième fois. Autant sinon plus que le site lui-même, la chose qui m’a impressionné la première fois, en août 1991, fut la sobriété de ses habitants. Elle ressortait tant du récit aussi précis que possible, sans la moindre lamentation surfaite, des temps qu’ils venaient de traverser que du refus catégorique de toute aide. En sortant de chez Dhori Falo, mon hôte qui publiera quelques années plus tard la Trayedia ali Muscopuli [la Tragédie de Voskopojë] en albanais et en aroumain, j’ai dû recourir à mille stratagèmes pour faire accepter aux kyrielles d’enfants et à leurs parents qui nous entouraient les tablettes de chocolat, les paquets de café, etc., que nous avions amenés, alors qu’auparavant, tout au long de la traversée du pays, depuis la frontière avec le Monténégro en passant par Tirana, notre voiture était littéralement prise d’assaut à chaque halte. Le deuxième séjour dans ce pays, en août 2003, je le dois au lombago de Tacu Piceava, l’éditeur de la revue Bana armãneascã, qui m’a permis d’occuper le siège resté vide du minibus qui allait nous conduire en Albanie, après la Macédoine et avant la Grèce. Je serai toujours reconnaissant à Thede Kahl, l’organisateur de cette belle excursion, un véritable « retour au pays » pour nous, et à mes compagnons de voyage : Alexandru Gica, Evantia Bozgan, Zoe Geaca, pap Santa, Marilena, les Oane, les Grasu, Stila Beca, les Calintaru un certain Cola dont je ne me souviens pas très bien sans oublier Aurica Piha et Zoe Carabas que nous avons récupérées en route.
Depuis mon premier séjour, il y a presque un quart de siècle, l’Albanie a beaucoup changé et, quoi qu’on en dise, on ne peut que s’en féliciter, ce qui ne saurait évidemment faire perdre de vue les innombrables tares de l’après-communisme.

Une virée à Shipska

<p />L’église Ayu Yorghi à Shipska</p>
L’église Ayu Yorghi à Shipska
CdB

Dimanche matin, nous partons à pied pour une autre localité aroumaine située à deux-trois heures de marche, Shipska. A peine partis de Voskopojë, nous croisons un drôle de personnage, très âgé, confortablement assis sur son âne chargé de bois, que nous saluons en aroumain. Il nous interpelle à son tour : « Dites-donc, vous, qu’avez-vous fait de ce pays ? Eh ben, du temps de Hoxha il y avait bien un docteur au village, n’est-ce pas ? Puis, toujours sous le coup du raki (boire du raki le matin semble faire partie des traditions locales ici comme en République de Macédoine), il suggère qu’on lui donne un billet. Je l’envoie balader, mais il ne semble pas fâché de nous avoir mis à l’épreuve : E tora shi voi gionji [Allez, maintenant vous aussi, les jeunes] ! » Vraisemblablement, il se rendait à Voskopojë parce qu’à Shipska il n’y avait plus de médecin.

Dès notre arrivée, au village, une vieille dame tout de noir vêtue, très alerte pour son âge, ouvre le portail et avance vers nous pour nous dévisager de plus près :
« Nous ne sommes plus que 10 familles (sur 70), nos enfants sont les uns « chez le Grec », les autres en Allemagne, s-asparse hoara, [le village a éclaté], les jeunes partent, comment faire ? Bref, « ma njinti era cama ghine » [avant c’était mieux], puisque elle, comme sa mère, est née à Shipska, s’y est mariée, y a travaillé, y sera enterrée.... C’était dans l’ordre des choses, Hodja ou pas. L’hiver, elle le passe en Grèce, chez un de ses fils, auprès d’une kirielle de neveux. Elle le dit, comme si c’était traverser la rue pour aller deux maisons plus loin.
Les autres personnes rencontrées, plus jeunes, semblent accepter le nouvel « ordre des choses », parce que c’est ainsi, alors qu’avant c’était un « autre ordre des choses », et on avait fait avec, aussi. Tel est le cas de ce couple, la trentaine, de condition visiblement modeste, resté sur place, exploitant ensemble une petite ferme, lui travaillant comme tant d’autres dans le ramassage du bois, elle, tout sourire, contente de s’entretenir avec nous. Très ouverts, sereins aussi, les deux m’ont rappelé l’enthousiasme manifesté par un autre habitant de Shipska, rencontré à mi-chemin entre Voskopojë et Shipska, au volant d’un vieux tacot. Un peu surpris mais pas vraiment étonné de s’entretenir avec nous en aroumain (en rrmãneashte plutôt, ici en Albanie), il s’est montré résolument optimiste en nous expliquant qu’il n’était pas encore possible d’être héberger sur place, comme à Voskopojë (familly tourism ! dit-on déjà en Albanie), mais que cela viendra bientôt, l’année prochaine peut-être. Le modèle économique Voskopojë faisait des émules à Shipska ! En attendant le boom hôtelier à venir, il nous dit de passer chez lui quand il sera de retour pour goûter son raki, et même dormir…

Sur place, on constate que l’ancien système de canalisation des ruelles dallées semble fonctionner et qu’il n’y a pas autant de ruines qu’à Malovište, tandis que les quelques rares nouvelles constructions s’alignent en partie tout au moins sur les anciennes.

Moment fort du périple, l’arrivée au shopat, que l’on appelle ici fontana [source d’eau, fontaine]. L’eau y est aussi fraiche l’été que l’hiver, même température, on s’y désaltère en écoutant la musique de l’eau qui jaillit de trois robinets à la tête de lion en fer forgé. Le shopat est un motif récurrent dans la chanson traditionnelle aroumaine. C’est de shopat qu’il est question aussi dans la chanson interprétée par Cristian Ionescu, qui fut, à ma connaissance, la première chanson moderne ou plutôt modernisée aroumaine à succès en Roumanie, un véritable tube à la radio dans les années 2000 :
La mushatã armãnã/La shopatlu din vale/Totna cându nedzi/Inji badzi miraki mari…
[Ma belle aroumain/Chaque fois que tu te rends/A la fontaine de la vallée/Tu me rends heureux].

« Oui, ils viennent nous voir, en vacances, comme vous, quoi ! »

Puis on visite l’église Ayu Yorghi, Saint Georges. Construite avant celles de Muscopuli, les gens ici disent plutôt Vuscopuli, nous annonce la dame venue nous ouvrir accompagnée de sa petite-fille. Cette église, peut-on lire sur la plaque accolée au mur extérieur du bâtiment, a reçu un prix prestigieux décerné par Europa Nostra pour la qualité de la restauration dont elle a fait l’objet il y a quelques années avec le concours de la fondation de Yiannis (neveu d’Evanghelos, le ministre d’Affaires étrangères) Averof de Metsovo [ar. Aminciu]. L’originalité de son architecture a dû y contribuer aussi. Les fresques sont très belles, des couleurs gaies, des formes simples, suggestives, une certaine spontanéité inattendue pour ce genre de lieu de culte dans la zone où nous nous trouvons. Le cimetière, aux alentours, réunit des tombeaux en marbre blanc, récents pour la plupart, fort élégants, avec des patronymes aroumains assez typiques. Je fais remarquer à Stamatis que les patronymes aroumains n’ont pas été slavisés (en ov) ni grécisés (en s). L’explication est toute simple, me fait-t-il remarquer, la forme des noms en albanais est plus proche de celle en aroumain.
La dame, âgée peut-être d’un peu plus de 50 ans, nous raconte qu’elle a vécu une dizaine d’années à Selanik (la forme albanaise est utilisée souvent par nos interlocuteurs, qui n’ignorent pas pour autant, quand on leur demande, la forme aroumaine, dérivée du latin, pour Thessalonique, « Sãruna »). Pourtant, pendant tout ce temps, elle n’a pas appris le grec, puisqu’elle a évolué parmi des Aroumains. Elle n’a pas le profil « paysan », bien au contraire, et se contente de constater ce fait dont elle ne tire d’ailleurs aucune fierté particulière. Les réseaux sociaux aroumains en Grèce sont assez forts pour favoriser de telles situations, conclut Stamatis.

Les formules de politesse échangées avec les gens tout au long de la traversée du village rappellent celles, quasi rituelles, que l’on entend souvent dans les capitales de l’Europe occidentale dans la bouche des travailleurs immigrés s’adressant à des proches originaires des mêmes régions de l’Afrique subsaharienne. A vrai dire, c’est la première fois que j’ai réalisé le plaisir que ce genre d’échange peut procurer. Jusqu’ici je prenais ce genre de babillage pour futile sinon débile. Comme dans le cas des immigrés susnommés, les échanges de formules de politesse avaient lieu sur des positions d’égalité. A chaque nouvelle rencontre, Cristina déclinait nos profils : elle, aroumaine par la mère et le père (ce dernier a quitté Malovište à 7 ans pour Thessalonique avant de venir à Bucarest), moi, par le père, originaire lui aussi de Malovište, nés à Bucarest les deux mais installés à Paris. Originaire de Larissa, travaillant à Athènes, Stamatis avait, lui une grand-mère aroumaine, prénommée Canavara, de Krania (ar. La Cornu), en Grèce. Notre situation ne devait pas paraître très originale à nos interlocuteurs puisque leurs enfants ou petits-enfants qui s’étaient établis ailleurs conservaient avec eux un rapport somme toute similaire à celui que nous pouvions entretenir avec notre lieu de naissance, celui de nos parents, etc. Certes, chez eux le phénomène était plus récent puisque l’Albanie de l’après-guerre a été complètement fermée vis-à-vis du monde extérieur jusqu’à 1990. A deux reprises, à la question de leurs relations avec ceux partis travailler à l’étranger, s’ils revenaient les voir, on nous a rétorquée : « Oui, ils viennent nous voir, en vacances, comme vous, quoi. »
Le moins que l’on puisse dire est qu’au cours des entretiens que nous avons eu lors de notre séjour à Shipska la curiosité était réciproque et, je pense, le plaisir partagé. A un moment donné, et l’image a fortement impressionné Cristina, lorsque nous bavardions avec des paysans qui creusaient un puits, nous avons remarqué, à une bonne centaine de mètres, un jeune homme, en compagnie apparement de plusieurs membres de sa famille, qui nous observait à travers une longue-vue.

A suivre : Retour à Voskopojë
Séquence précédente  : A Malovište, sur les traces des Dunda, Ciomu et autres Passima