Brève relation d’un voyage en pays aroumain (7)

Blog • Retour à Voskopojë [Muscopuli] (Albanie)

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La situation en Albanie n’est pas facile pour les Aroumains. Dès lors que l’on met l’accent sur leur parenté avec les Grecs ou avec les Roumains, ils cessent de faire figure d’autochtones ce qui, sur place, est plutôt un handicap, un handicap relatif cependant puisque parfois compensé par les largesses tant des Grecs, en matière de permis de travail, que des Roumains, quand il s’agit notamment des bourses d’études.

De retour de Shipska

Episode précédent : Une virée à Shipska, en Albanie

Dimanche 19 juillet. Sur le chemin de retour, à l’approche de Voskopojë, juste après le pont qui date de l’époque ottomane, on demande la route à des ouvriers albanophones qui travaillaient la pierre, selon des techniques traditionnelles, sous un soleil de plomb, dans les chantiers de construction de nouvelles maisons destinées aux Albanais aroumanophones ou albanophones, originaires de la région ou d’ailleurs qui ont fait fortune depuis la chute du régime Hodja, contrairement aux personnes que nous venons de rencontrer lors de notre périple à Shipska. Je suis d’autant plus agréablement surpris par ces maisons qui s’intègrent bien dans le paysage et rappellent l’habitat traditionnel de cette commune que lors du précédent bref séjour à Voskopojë, en 2001, j’avais été choqué par plusieurs bâtiments d’un kitch parfait. L’urbanisme actuel, m’a-t-on dit, remonte à une date plus récente. Apparemment, en matière d’urbanisme, des efforts ont été faits et les permis de construction ont été accordés en fonction d’un plan général.

A peine arrivés à Voskopojë, nous avons été conviés à une petite collation servie dans le jardin de nos logeurs. La tourte préparée sur le champ, le fromage, tout était très bon, certains parmi les invités, des jeunes de surcroit, ce qui était surprenant, accompagnaient la collation d’un petit verre de raki. Parmi le convives, le fils du prêtre et sa fiancée, un cousin avec sa femme et ses deux enfants. Le premier avait fini la faculté de théologie à Athènes, et travaille dans une banque à Tirana, le second au service financier de l’archevêché orthodoxe albanais. Selon certaines sources, mais il n’y a pas unanimité, l’actuel archevêque de Tirana, Durres et de toute l’Albanie, Anastasios, serait de nos jours un peu plus « progressiste » que les autres hauts prélats grecs. Début février, Alexis Tsipras lui aurait même proposé le poste, plutôt honorifique, de président de la République grecque. Lors des discussions à bâtons rompus qui se déroulent en alternance en aroumain et en grec, les deux se montrent très ouverts, modernes, sans aucun complexe. A un moment donné, l’un d’entre eux m’a demandé, moi, puisque j’ai été présenté comme auteur de deux livres sur les Aroumains, comment résumer, en deux mots, « la question ». J’ai répondu aussi simplement que possible que les Aroumains sont aroumains et grecs en Grèce, aroumains et roumains en Roumanie, aroumains et albanais en Albanie, d’une part, et, d’autre part, autochtones en Grèce, Macédoine et Albanie, mais pas en Roumanie… Au cours du dernier millénaire, la langue a connu une longue évolution en parallèle, chez les futurs Roumains et Aroumains, sans qu’il y ait contact entre les deux. Le jeune Samara a même manifesté le souhait de faire un doctorat sur ce thème tout en exprimant ses craintes à propos des propagandes nationalistes qui ont cours dans les Balkans. Je lui ai conseillé de chercher à le faire via les instances européennes ou en choisissant des professeurs balkaniques neutres, sans rapport particulier avec le monde aroumain. Tout cela lors de la discussion que nous avons eu en aroumain.

Un peu plus tard, Stamatis m’a raconté comment il lui avait dit les mêmes choses en grec. S’agissant des Aroumains, de leurs « origines » et identité les convergences sont suffisamment rares pour que l’on éprouve un grand soulagement quand le cas se présente ! Leur situation en Albanie n’est pas facile. Dès lors que l’on met l’accent sur leur parenté avec les Grecs ou avec les Roumains, ils cessent de faire figure d’autochtones ce qui, sur place, est plutôt un handicap, un handicap relatif cependant puisque parfois compensé par les largesses tant des Grecs, en matière de permis de travail, que des Roumains, quand il s’agit notamment des bourses d’études.

Un journal de voyage, pour quoi faire ?

En écrivant ces lignes, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien avec le livre de Gustav Weigand qui vient d’être traduit en roumain et surtout avec mon embarras devant une remarque de Kira : « Il ne s’agit, somme toute, que d’un journal de voyage, pourquoi lui accorder une telle importance ? » A vrai dire, ce que je suis en train d’écrire s’apparente aussi à un journal de voyage, ce qui est nouveau en ce qui me concerne. Certes, les journaux de voyages du XIXe siècle-début du XXe m’ont permis d’apprendre et de comprendre beaucoup de choses sur les Aroumains mais de nos jours est-ce que cela a encore un sens ? Je n’en suis pas certain et si je me laisse aller à un tel exercice c’est parce que les moments passés dans la compagnie de mes « coethniques » m’ont procuré un réel plaisir et m’ont permis de trouver un début de réponse à plusieurs questions que je me pose depuis longtemps. Il y a eu, par exemple, au cours de ces entretiens un moment de grâce pour moi. Il s’agit de l’échange de Cristina avec une grand-mère très âgée, toute frêle, droite comme un i, tout de noir vêtue, encore plus typée que les vielles siciliennes ou grecques les plus typées que l’on puisse imaginer. Le voici en aroumain : « Maie, di iu hi tine, iu erai fapta ? » [D’où es-tu grand-mère, où es-tu née grand-mère ?] lui demanda Cristina, ce à quoi elle semblait ne pas savoir quoi répondre. « Di care hoara hi tine ? » [De quel village ou bourg es-tu ?] « Em, ymnamu di auoa nclo, care shtie, cu oile… » [D’ici, de là, je ne sais plus très bien, tu sais, avec les moutons…]. En effet, pour ce qui est de sa génération, beaucoup d’Aroumains étaient encore semi-nomades, alors l’importance du lieu de naissance était toute relative vu les grands déplacements à la recherche du meilleur pâturage. Et il en sera de même pour bien des artisans, commerçants, professions libérales et intellectuels aroumains jusqu’à nos jours. Mon intérêt pour les Aroumains, indépendamment même des mes ascendances aroumaines, est dû, me semble-t-il, à la passion que j’ai voué à la mobilité, au peu d’importance que j’ai accordé aux préoccupations concernant le rapport à la terre, à la stabilité, à l’enracinement qui caractérisaient ceux de ma génération dans un pays comme la Roumanie.

<p />L’église Saint Nicolas où officie papu Samara</p>
L’église Saint Nicolas où officie papu Samara

Dire la messe en aroumain, voici une revendication rituellement avancée depuis plus de deux décennies par les associations militant pour la revitalisation du monde aroumain dans les Balkans. Les autorités ecclésiastiques des différents États concernés se sont bien gardées de donner suite à cette demande, mais dans les faits, cela est devenu possible au cas par cas lorsqu’il y a bonne volonté localement. Vue de Voskopojë, la situation m’est apparue comme autrement alarmante. « Nous n’avons pas de livre sérieux permettant de dire en aroumain la messe lors des mariages, des baptêmes, des enterrements, on le fait comme on peut, selon ce que chacun sait », m’explique le papu Samara, on me montrant un livre de prières édité à Paris dans les années 1980 dans un roumain aroumanisé difficilement compréhensible pour un aroumanophone. Et pourtant, lors de notre dernière soirée à Voskopojë, nous avons eu droit à un véritable mariage aroumain, plein de monde, certains venus de Grèce, la plupart de Voskopojë même. La messe était dite en albanais et en aroumain, les jeunes mariés étaient venus d’Athènes, où ils travaillaient, la cérémonie ayant commencé immédiatement après leur arrivée en voiture.

Epilogue : à Pefkohori, j’ai même rencontré des Aroumains heureux !

Sur le chemin du retour, en Grèce, nous faisons escale à Pefkohori chez les Mantsu, avec lesquels nous étions à Punikva, pour nous relaxer, enfin, après les innombrables allers-retours au carrefour des trois pays traversés, avant de prendre le chemin de retour vers Bucarest. La Chalcidique est de plus en plus bétonnée, mais la mer tout aussi belle qu’il y a vingt ans quand je suis passé par ici. Dans le village ou nous séjournons, il reste encore un minuscule quartier ancien, très animé, dans la belle tradition grecque. Lorsque Kira, notre hôte, nous fait visiter les alentours, nous sommes littéralement épatés : elle vit à Francfort, les gens qui ont construit l’immeuble où elle habite en été, que nous croisons, sont des Albanais aroumains de Korcë qui travaillent depuis un bon moment dans la région, et ont fini par s’y installer, à la plage, nos voisins sont un couple de Grecs aroumains dont le mari travaille à la mairie, le soir, en nous promenant, nous tombons sur plusieurs membres d’une famille toujours aroumaine qui vit à Paris le reste de l’année. Et oui, on entend des gens parler l’aroumain dans ce coin perdu de la Chalcidique. Tout cela dans une atmosphère de détente, sans suspicion ni tension. Les retrouvailles dans ce genre, qui signifient une nouvelle recomposition des circuits aroumains là on ne s’y attendait plus, procurent plus de plaisir et rassurent davantage que les petites avancées en matière de sanctuarisation des lieux d’origine qui nous tirent vers un passé prestigieux peut-être, commun certes, mais révolu et nous empêchent de vivre le pays aroumain là où nous nous trouvons, tels que nous sommes aujourd’hui.
Décidément, à Pefkohori, loin du pays aroumain, j’ai même rencontré des Aroumains heureux !