Blog • Les Turcs font le kief, les Grecs gesticulent, les Albanais travaillent, les Aroumains font du commerce avec les sangsues (1860)

|

« Les Grecs… imposent une domination morale et peut-être politique à toutes les nations d’Orient, débris inertes et épars de l’Empire turc », écrit Henri Belle dans l’introduction de son livre Trois années en Grèce : 1861-1868-1874 paru en 1881, pour justifier en quelque sorte l’intérêt qu’il leur accorde. De nos jours, une telle remarque aurait pour effet plutôt de dissuader le lecteur intéressé par l’histoire mais agacé par les stéréotypes paternalistes dont sont empreints les écrits des Occidentaux au XIXe siècle sur les Balkans et l’Orient.

<p />Pêcheurs de sangsues</p>
Pêcheurs de sangsues
dessin de Sahib, d'après un croquis de H. Belle

On aurait tort cependant de s’en tenir à ces stéréotypes considérés comme autant de pièces d’un sottisier représentatif pour les écrivains, diplomates, archéologues et autres voyageurs occidentaux souvent en quête d’exotisme et prompts à se mettre au service des intérêts de telle ou telle des Grandes Puissances qui arbitraient le destin des populations de l’Empire ottoman à la dérive.

On ne connaît pas grand-chose sur Henri Belle (1837-19 ??), présenté par l’éditeur comme « premier secrétaire d’ambassade ». Son livre ne semble pas avoir attiré jusqu‘à présent l’attention des spécialistes et ne fournit pas d’informations qui révolutionnent nos connaissances sur la période et le sujet traités. Il reprend, en les modifiant légèrement, des textes publiés auparavant sous le titre Voyage en Grèce : 1861-1874 dans les tomes 32 à 35 de la publication « Tour du monde : nouveau journal de voyage », fondée par Edmond Charton. Ses écrits sont intéressants à plusieurs titres, et je tiens à remercier Luan Rama de me les avoir fait découvrir. Ils nous livrent des descriptions qui permettent de saisir sur le vif certains aspects des réalités de l’époque, tout en nous renseignant sur les connaissances disponibles en ce temps à propos de questions qui continuent à faire débat de nos jours.

Qu’est-ce que la Grèce dans les années 1860 lors de voyages de Henri Belle ? Ses frontières septentrionales s’arrêtent à la Thessalie, qui lui sera cédée en 1881, tandis que la Macédoine centrale et orientale ainsi que l’Epire du Sud ne seront rattachés qu’en 1913. L’île de Crète sera rattachée aussi 1913, la « grande révolte » de 1866-1869 ayant été écrasée par les Ottomans. Les régions parcourues par l’auteur sont donc le Péloponnèse, les régions de la Grèce centrale : l’Attique, la Béotie, Phocide, l’Acarnanie et Etolie.

« C’est un curieux problème ethnographique que cette trituration de races qui se sont amalgamées pendant des siècles dans ce coin de l’Europe. » En effet, l’auteur, et tant d’autres Occidentaux, une fois sur place, est surpris de constater que les Grecs ne sont plus ce qu’ils étaient. Il se rassure cependant en faisant remarquer que sur les quarante ou cinquante bustes en marbre de recteur d’Université de l’époque de Périclès du Musée Varvaki, à Athènes, à peine deux ou trois portent l’empreinte du type classique, les autres ayant des têtes de Barbares. (Voyage en Grèce, p. 50).

Le journal abonde en jugements à l’emporte-pièce et remarques déplaisantes sur les Grecs. Ces clichés seront de retour dans la couverture médiatique de la récente crise traversée par ce pays.

<p />Une séance des députés</p>
Une séance des députés
d'après un croquis de H. Belle

Les Turcs font le kief, les Grecs gesticulent…

A Lamia, il s’entretient longuement avec Osman-Pacha, « Polonais au service de la Porte » venu de Thessalie accompagné de son escorte pour se concerter avec les autorités grecques au sujet des bandits qui traversaient fréquemment la frontière : « Pendant notre conversation, le chef d’état major Suleyman-Bey, qui n’entendait pas un mot de grec ni de français, s’était accroupi sur un divan et fumait une cigarette, les yeux vagues et perdus dans je ne sais quelle rêverie confuse ; dans la rue, les chevaliers d’escorte, assis à la turque rêvaient en suivant d’un œil terne et alourdi la fumée de leur chibouques… Rêver toujours, faire le kief, comme ils disent, semble la seule jouissance de ce peuple venu des steppes de l’Asie centrale.

En face de la préfecture, dans le principal café de la ville, officiers de la garnison, fonctionnaires, curieux vieux et jeunes, riches et pauvres, péroraient d’un air animé et gesticulaient. On discutait des plans d’expédition, on commentait les discussions de la Chambre, on agitait à grands renforts de discours les prochaines élections municipales.
Le contraste entre les deux races était frappant, et Osman Pacha devina mes réflexions. ‘Défiez-vous des apparences, me dit-il en me montrant ses cavaliers endormis au soleil ; vous voyez ces hommes : ce sont des soldats d’une solidité et d’une fidélité à toute épreuve. Du moins, ceux-ci croient en leur Dieu ; tandis que ceux-là, continua-t-il en me désignant du regard les groupes animés du café, c’est tout au plus s’ils croient au diable ; et puis parler n’est pas agir.’ » (Trois années en Grèce, p. 109)

L’auteur, qui se pose en arbitre, a le sens des formules percutantes : « Le Grec croit encore à la puissance des amulettes mais pas à celui qui les vend », écrit-il pour relativiser l’importance de la bigoterie qui saute aux yeux des étrangers qui visitent ce pays (VG, p. 93). Il sait même se laisser aller à des jugements condescendants : « On a mal jugé les Grecs et, après avoir voulu faire de ces bergers rudes et ignorants autant de héros antiques resplendissant de vertus et de sagesse, on est devenu injuste à leur égard dès qu’ils n’ont pas répondu aux types rêvés par les idéologues d’université ou les arrangeurs de constitution de cabinet « (Trois années…, p. 314).

<p />Café à Lamia</p>
Café à Lamia
d'après un croquis de H. Belle

En 1830, les Bavarois du roi Othon apprenaient la langue skipe

Le fait que le jeune Etat grec soit habité par de nombreux non-Grecs est l’autre surprise dont il fait état tout au long de son journal. Davantage que les Grecs, ce sont les différentes catégories des Albanais vivant dans les régions traversées qui retiennent l’attention de l’auteur.

« Je l’ai dit, l’élément dominant est l’élément albanais. (Il ne faut pas confondre les Albanais de religion orthodoxe avec les Albanais musulmans, qui malgré leur origine restent, par intérêt, attachés à la Turquie.) Toute l’Attique et la Béotie, le sud de l’Eubée, les îles d’Hydra, de Spetzia, d’Andros, toute l’Argolide et la Carinthie, enfin le sud de l’Elide et la chaîne montagneuse qui longe la ôte ouest du Péloponnèse, depuis l’Alphée jusqu‘à la baie du Navarin, sont albanais.

En 1830, les Bavarois qui occupèrent des positions officielles à la cour du roi Othon, furent obligés d’apprendre la langue skipe, et il y avait un tribunal albanais à Athènes. Aujourd’hui encore, dans bien des villages, il est impossible de se faire comprendre si l’on parle le grec. (Trois années…, p. 289.)

Les braves travailleurs albanais…

« En attendant le dîner, nous regardons rentrer les ouvriers. Bien peu sont du pays ; les Grecs ne se décident qu’à contrecœur à travailler la terre. A l’époque de la moisson, il arrive des bandes d’Albanais musulmans de trente, quarante hommes sous le commandement d’un capitaine. C’est à peu de choses près la même organisation que celle des paysans des Abruzzes qui descendent à époques fixes dans la campagne de Rome. Le capitaine traite au nom de tous avec le propriétaire. On leur donne généralement un drachme par jour, avec un peu de maïs et du miel. Aux Grecs, il faut donner au moins trois drachmes, du pain, du vin et beaucoup de loisirs pour fumer des cigarettes.

Ces musulmans ne boivent jamais du vin, et vivent complètement à l’écart, paisibles et inoffensifs et sans qu’un seul d’entre eux se soit jamais rendu coupable d’un crime ni même d’un délit. (…) Tandis que les Grecs, sous prétexte de religion, chôment trois jours au moins par semaine, eux travaillent tous les jours. (…) Sans leur concours, rien ne serait possible dans les grandes propriétés du royaume. » (VG, p. 103)

Ce petit éloge aux relents coloniaux rendu aux laboureurs albanais n’est pas sans rappeler une blague qui n’est pas du meilleur goût non plus et qui circule en Grèce de nos jours surtout parmi les Albanais : « Qu’est-ce qui travaille en Grèce ? La montre et les Albanais ! ».

Les pêcheurs de sangsues

"Sur les bords du lac [Copaïs, au centre de la Béotie, en Grèce], huit ou dix êtres humains, hâves et déguenillés, semblaient se livrer à un exercice bizarre dont nous ne pouvions nous rendre compte. Ils entraient dans l’eau jusqu’aux genoux, se tenaient immobiles comme des hérons guettant une proie, puis, revenant s’asseoir sur une pierre, se grattaient avec un soin tout particulier les jambes qui, à distance, nous paraissaient maculées de tâches noires comme la peau d’un lépreux.

Se sont des pêcheurs de sangsues, nous dit le régisseur de MS…

(…)

Pas un Grec ne consentirait de se livrer à un pareil métier, tous les pêcheurs qui se trouvaient là appartenaient à cette classe qui inonde les ports du Levant, ne relevant d’aucune nationalité…

Il n’est pas rare cependant de voir quelques-uns de ces pêcheurs amasser une assez forte somme à la fin de la campagne. Ceux-là perfectionnent leur industrie, et ce n’est plus seulement leurs jambes ou celles de collègues moins fortunés qu’ils exposent aux morsures des sangsues, mais celles des chevaux qu’ils achètent dans le pays. Les pauvres bêtes qui servent d’appât font peine avec leurs côtes décharnées et leurs jambes enflées. (VG, p. 110)"

Cette étrange pêche aux sangsues m’a rappelé une success story commerciale dont on ne m’a pas parlé dans ma famille, et pour cause, mais qu’Anastase Hâciu raconte dans le détail dans sa monographie consacrée aux artisans, commerçants et hommes d’affaires aroumains parue en 1936 en Roumanie :

« Parmi les bizarreries du commerce pratiqué par les habitants de Mulovishté (Malovista), il y avait celui des sangsues. Avec leurs caravanes, les commerçants se déplaçaient la nuit, quand il faisait frais, le jour ils conservaient les sachets remplis de sangsues dans d’eau, puis ils écoulaient la marchandise dans les villes de Serbie, d’Autriche, de Hongrie, d’Allemagne et de France. Selon la manière de les attraper, les sangsues étaient de deux sortes ; quand les commerçants mettaient les Bulgares dans le bourbier, les sangsues attrapée sur leur corps étaient « première classe », quand elles étaient attrapées sur la peau du bœuf, de deuxième qualité. (Ces informations m’ont été données par le docteur Taşcu Trifon ; d’après Lortel, professeur de zoologie médicale à la Faculté de Lyon, qui considérait comme réputées les « sangsues macédoniennes » qui arrivaient jusqu’en France grâce à ces commerçants.)

Parmi tous ceux qui s’adonnaient à ce commerce très lucratif, le plus important a été Dimce Ciomu, l’oncle de Taşcu Trifon, actuellement à Bucarest, qui écoulait sa marchandise en Autriche-Hongrie, en Allemagne et en France où amenait avec sa caravane de l’eau et de l’huile de roses de Kazanlîk, du riz, du tabac, de l’huile, etc. Cela se passait depuis 1820. En échange, ils ramenait des marchandises nécessaires dans la Péninsule. (Hâciu, Aromânii… p. 133).

Prochain post : Henri Belle imprécateur des Vlachopimènes (bergers valaques)