Blog • Henri Belle, imprécateur des Vlachopimènes [bergers vlaques]

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Autant les « non-grecs », qu’il s’agisse des communautés de langue albanaise orthodoxes installées depuis des siècles au cœur de la Grèce ou des immigrés saisonniers provenant du pays albanais administré en ce temps par les Ottomans, ou encore des Bulgares, sont traités avec une certaine bienveillance, en comparaison surtout avec les Grecs eux-mêmes, autant les Vlachopimènes, c’est-à-dire « bergers vlaques », alias les Aroumains (Armãni et surtout Rrãmãni), associés à des Albanais d’un genre bien particulier, sont présentés dans le journal de Henri Belle comme l’incarnation d’un véritable « fléau économique, moral et politique » dont la Grèce peinait à se débarrasser. Pourquoi tant de haine contre ces Arvanitovlachos, comme on les appelle couramment en Grèce ?

Campement des bergers vlaques
Dessin de Sahib, d'après un croquis de H. Belle

En descendant la montagne en direction des plaines de la Béotie, juste après une tirade sur les méfaits des brigands, l’auteur, accompagné d’une escorte, donne le ton de la diatribe qui va suivre en écrivant : « Les bergers, par instinct ou par nécessité, sont leurs complices et souvent leurs auxiliaires ; ce sont eux qui les renseignent sur les mouvements des troupes, qui les avertissent du passage d’un marchand, du voyage d’un riche propriétaire, qui font le gué pendant qu’on enlève la victime. En retour de ces bons procédés, les brigands respectent les troupeaux que les Vlaques gardent sur les hauts plateaux, et souvent leur réservent même une part du butin. » (P. 105-106)

L’émerveillement causé par ce premier contact, de loin, avec les Vlachopimènes, c’est-à-dire « bergers vlaques », alias les Aroumains (Armãni et surtout Rrãmãni), sera de courte durée : « Bientôt, en effet, nous vîmes de tous côtés sur les collines les troupeaux convergeant vers un même point, moutons à laine brune, béliers blancs à tête noire, chèvres à poil ras. Sur un vaste espace compris entre deux replis de la rivière se pressaient déjà des milliers de bêtes.

Comme nous en approchions, douze ou quinze énormes chiens se précipitèrent sur nous avec des aboiements furieux. (…) Un voyageur isolé eut été étranglé et dévoré en un clin d’œil, sans que l’homme [le berger] bougeât dans sa cape grise. Un peu plus loin, comme au centre du terrain occupé par le troupeaux, se trouvait le campement, six ou huit hangars formés de branchages secs posés à plat sur quatre pieux fichés en terre. Dans un coin, entassées, les tentes noires grossièrement tissées en poil de chèvre.

Entre trois pierres plates un grand feu flambait dans un chaudron de cuivre. Autour de ce foyer improvisé se tenaient les bergers, assis ou debout, parlant cette langue rude, mélange d’albanais, de turc et de roumain, que l’on retrouve encore chez les populations sauvages des montagnes d’Agrapha et du Pinde. » (p. 124)

En état d’hostilité continuelle avec les civilisés...

La description du campement montre que l’on disposait en ce temps d’informations assez précises sur les Vlaques [1]. H. Belle semble les avoir glanés sur place, de la bouche de ses interlocuteurs grecs - puisqu’il s’est contenté d’observer « de loin » les Vlaques, sans jamais apparemment entrer en contact avec eux - ou repris de ses lectures, notamment d’ouvrages en français assez fiables qui circulaient déjà pendant les années qui ont précédé son voyage en Grèce, tel Le mont Olympe et l’Acarnie de Léon Heuzey, paru en 1860 :

« D’après ce que nous dit le sergent Alexadros, c’était le skoutéris ou chef. Les bergers vlaques se partagent en effet en groupes indépendant ou stani, ce qui veut dire bergerie. Chaque stani est dirigée par ce qu’ils appellent dans leur langue un tchélingas, dont le pouvoir est héréditaire, et qui donne son nom au groupe qu’il commande. Cette autorité, consacrée par la tradition, est, dit-on, respectée. C’est lui qui est l’arbitre incontesté en cas de différends entre bergers ; c’est lui qui défend les intérêts de sa tribu vis-à-vis des autorités quand on descend en pays civilisé ; c’est lui qui traite avec les communes pour la location des pâturages d’hiver, et qui fixe le jour du départ après s’être consulté avec les anciens. C’est encore lui qui possède le plus grand nombre de têtes de bétail.

(…) On les voit [les femmes] quelques fois suivre les caravanes, portant une charge sur la tête et filant la laine tout en marchant. Jamais les Vlaques ne s’allient avec d’autres femmes que celles de leur race. Le fiancé donne au père de la jeune fille quelques pièces d’or et l’emmène dans son gourbi de branchages, après l’accomplissement de cérémonies qui se rattachent aux croyances païennes… »

La conclusion n’est pas très encourageante : « C’est une singulière race que celle de ces bergers (…) ils ne s’attachent pas au sol, auquel, du reste, ils ne demandent pas leur subsistance. Le déplacement paraît être un besoin invincible de leur nature, et ils ont la croyance que, s’ils se fixaient quelque part, ils tomberaient malades et ils mourraient. (…) Pendant cette vie nomade qu’ils mènent depuis l’enfance, les Vlaques sont en état d’hostilité continuelle avec les civilisés. »

Le verdict, en revanche, est implacable : « Les hommes pratiques et honnêtes sont tous d’avis qu’il n’y a qu’un seul remède à cet état de choses, c’est de supprimer les bergers. Ce qu’il faut, me disait un propriétaire, c’est de supprimer cette engeance maudite ! Le jour où on les obligera à ses fixer et à cultiver leurs champs, il préféreront passer la frontière et rester en Turquie. (…) Le jour où on les fera disparaître nous aurons les troupeaux à nous, des bergers à nous, Grecs comme nous, qui défendront nos intérêts. Ces Vlaques sont un fléau social, moral et économique ; il suffit d’un décret pour les supprimer ; ils ne sont pas insaisissables comme les brigands ; on ne transporte pas deux ou trois cents moutons à vingt kilomètres plus loin en une nuit et on ne les cache pas dans le creux d’un rocher. » (P124-129)

Semi-nomadisme et banditisme

La position inflexible adoptée par le voyageur-diplomate-écrivain permet de prendre la mesure du stéréotype sur les Vlaques, bien installé en ce début des années 1870. Maîtres de lieux qui échappent au contrôle des gendarmes et aux soldats du jeune Etat grec, parce que situés loin des villages et des bourgs, sur un territoire qui n’est pas encore quadrillé par les routes, les Vlaques font figure non seulement de complices des bandits mais aussi de cause objective d’un banditisme endémique dont l’éradication passe nécessairement par l’élimination de cette « maudite engeance ».

La Grèce n’est pas le seul pays où les bergers étaient dénoncés comme responsables des méfaits des bandits : à la même époque des journaux de voyage et des rapports de police se font l’écho de cas similaires en Sardaigne, en Corse ou encore en Espagne, sans que des solutions aussi radicales soient prônées à leur encontre. Pour comprendre le problème particulier que soulèvent les Vlaques, il est indispensable de faire intervenir un facteur relevant de la géographie humaine du Sud-Est européen. Dans les Balkans, plus précisément sur le territoire de l’État grec fondé en 1830 et, au-delà de ses frontières septentrionales en ce temps, en Thessalie, Épire et en Macédoine, régions sous administration ottomane (la première jusqu’en 1881, les deux autres jusqu’en 1913) nous avons affaire à un phénomène pastoral original, qui se caractérise par ce que l’on peut appeler un semi-nomadisme de montagne, pour le distinguer de celui des steppes d’Asie centrale ou encore d’autres formes de nomadisme. Dans une aire géographique assez étendue, mais dont le centre était le Pinde, chaîne montagneuse qui s’étend entre la Grèce, l’Albanie et la République de Macédoine de nos jours, les bergers vlaques, accompagnés de leurs familles, pendulaient à la recherche des zones de pâturage en été sur des trajets pouvant changer à tout instant, puisque les ponts de départ et d’arrivée des caravanes n’étaient pas toujours les mêmes. Attestés depuis le Xe siècle par les chroniques byzantines sous ce nom, ils vont abandonner progressivement ce pastoralisme semi-nomade en s’adonnant à des métiers liés au transport, au commerce, à l’artisanat, à l’industrie, etc. Cependant, au milieu du XIXe siècle, une partie d’entre eux, provenant surtout de l’Épire, continueront de pratiquer ce mode de vie lié à leurs activités professionnelles au grand dam des États nations qui allaient prendre la succession de l’Empire ottoman. Ce pastoralisme, précise Thede Kahl dans « Le nomadisme chez les Aroumains » (Au sud de l’Est, n° 10, 2014), ne saurait être confondu avec celui fondé sur de la transhumance tandis que le semi-nomadisme de montagne est bien différent de celui des steppes même si ce dernier est fondé aussi sur l’élevage. Enfin, il est différent du pastoralisme également semi-nomade pratiqué surtout sur le territoire de la Bulgarie actuelle par les Sarakatsanes, de langue grecque, dont les activités étaient plus limitées notamment pour ce qui est de la fabrication du fromage.

Avril 1870 : le drame de Marathon

La dimension européenne acquise par le stéréotype sur les Vlachopimènes dont Henri Belle se fait l’écho résulte d’un étonnant ping-pong Nord-Ouest/Sud-Est avant la lettre dont les protagonistes sont les deux Grandes Puissances (l’Angleterre surtout, mais aussi la France) et leur jeune protégé, la Grèce. En toile de fond, il y a les enlèvements contre rançon qui connaissent une nette recrudescence dans les années 1860. En avril 1870, suite à un cafouillage lors des négociations avec les ravisseurs, quatre des membres d’un groupe de riches et fortunés voyageurs étrangers enlevés près de Marathon ont été assassinés par une bande dirigée par les frères Arvanitakis. Cet événement a mis en émoi l’opinion publique britannique provoquant une crise politique sans précédent entre les deux pays. Un État incapable d’assurer la sécurité des personnes sur son territoire est-il digne de faire partie du concert européen ? Connue déjà pour certaines affaires de corruption, la Grèce était-elle un pays civilisé ? Ces questions, soulevées déjà à plusieurs reprises, demandaient désormais de manière de plus en plus pressante une réponse claire.

Dès le lendemain de sa perpétuation, l’assassinat des trois Anglais et de l’Italien fut attribué par le ministre de l’Intérieur grec à la « tribu des Vlachopimèdes ». La nation grecque ne saurait être confondue avec cette « petite race qui mène une vie primitive et sauvage », résumait Palingenesia dans son édition du 15 mai 1870. Pour les officiels et les journaux grecs et, très vite pour l’opinion publique grecque, l’affaire était entendue : les bandits venaient de l’extérieur du monde civilisé, de la Turquie… Ils étaient issus de ces populations tenues pour albanaises de l’Épire et de la Thessalie, et ils ne sévissaient que grâce au soutien qui leur était fourni par les Vlachopimènes. Les arguments ne manquaient pas mais n’étaient pas nouveaux : par le passé il y a déjà eu des cas d’anciens bergers devenus des brigands, tandis que les liens, établis par la force des choses, entre les bergers et les brigands n’étaient un secret pour personne. Mais en quoi cela concerne les Vlaques en général ?

L’édition datée de la deuxième quinzaine de juin 1870 de la Revue des deux mondesabondera dans le même sens à travers un long article d’Emile Burnouf, le directeur de l’Ecole française d’Athènes en ce temps, intitulé « Le Brigandage en Grèce : le drame de Marathon, les Vlaques, leurs origines et leurs mœurs. « Dans le Pinde, les Vlachopimènes forment comme une traînée répandue sur l’arête des montagnes et tout à fait étrangère aux races sédentaires qui occupent les plaines et les cités, écrit-il en mettant en garde contre l’assimilation des « Vlaques » aux « Valaques » [Roumains], qui « sont des habitants des plaines, des cultivateurs et non des bergers, et leur type est en tout contraire à celui des pasteurs de la Grèce » . « Pour écarter l’idée que ce soient les restes d’une invasion slave, je rappellerai seulement qu’ils formaient un corps de troupes, probablement irrégulières, dans l’armée d’Alexandre le Grand », écrit-il à propos de leur origine. L’association avec les Albanais avec lesquels on les confond parfois n’est pas non plus justifiée à ses yeux : « le nom de Vlaques, qu’ils portent dans tout le pays, leur convient exclusivement, et les désigne sans qu’il soit possible de s’y méprendre ».

Tout en insistant sur le rôle néfaste, mais présenté comme inévitable en quelque sorte, joué dans la vie politique grecque par les bandits, auxquels les maires et les députés font souvent appel pour se faire élire, E. Bournouf conclut que la nation grecque est la victime et non la coupable de leurs agissements criminels lors des enlèvements. Pour lui, ces agissements ne sont possibles qu’avec le concours que leur apportent ces « bergers errants ».

Cet article, principale référence de Henri Belle qui publie son journal l’année suivante, a été très vite traduit en grec et en anglais. En effet, c’est dans le Time daté du 3 juin, sous la signature du correspondant du journal à Athènes, l’historien écossais George Finlay, qu’est parue la critique la plus cinglante de l’interprétation qui faisait l’unanimité en Grèce et à laquelle venait d’apporter un soutien précieux Burnouf. L’administration du roi Otho s’était elle-même servie à maintes reprises des « bandits valaques » par le passé, pendant la guerre de Crimée par exemple, Takos Arvanitakis, le chef de la bande qui a assassiné les otages de Marathon, avait participé pour le compte de l’État grec à la révolte suscitée en Thessalie et en Épire contre les Ottomans, argumente-t-il avant d’attirer l’attention sur un autre phénomène, ce qui allait provoquer l’indignation de ses confrères grecs : « Il faut voir que beaucoup des bienfaiteurs qui ont enrichi le Royaume grec et la ville d’Athènes par leur donations d’argent, en fondant des sociétés de charité et scientifiques, en érigeant les principaux bâtiments qui ornent Athènes ont été de nationalité vlaque [Wallach] et non pas grecque. Cette race non hellène a donné à la Grèce un de ses plus grands hommes d’État, Coletti, et un de ses meilleurs juges, Clonares ; et, si je ne me trompe pas, la première imprimerie grecque en Turquie en dehors de Constantinople a été établie non pas par des personnes de race grecque mais par des Vlaques à Moschopoli [auj. Voskopojë, en Albanie]. »

Externaliser, ethniciser…

Le récit sur le péril vlaque est l’œuvre pour l’essentiel des journalistes et officiels de Grèce, et c’est dans ce pays qu’il a rencontré le plus de succès. On peut cependant parler d’une coproduction avec un Occident considéré comme civilisé, dans la mesure où ce récit est bâti en réponse aux injonctions occidentales en matière justement de civilisation. Le fait même qu’un Français, E. Burnouf, et bien d’autres philhellènes occidentaux d’ailleurs, viennent au secours des journalistes et des officiels grecs sommés de se justifier plaide dans ce sens. A moins de reconnaître que, plusieurs décennies après la création l’État grec, la Grèce ne répondait toujours pas aux critères de civilisation qui avaient justifié sa création et légitimait son existence, il fallait attribuer la responsabilité de la crise aiguë que traversait le pays à un facteur extérieur, en l’occurrence à une intrusion du monde oriental, ottoman, situé aux antipodes du monde civilisé. De ce point de vue, l’invocation de la « maudite engeance » vlaque, réputée sauvage et échappant par définition au contrôle, permettait d’« externaliser » en ethnicisant ce qui faisait office de facteur de désordre, à savoir les Vlachopimènes. Ne pas se justifier, aurait signifié pour les tenants du nouvel ordre postottoman avouer leur défaite, ce qui aurait constitué en même temps un désaveu pour les Grandes Puissances qui les avaient mis en place, au nom des valeurs de l’Europe civilisée foulées aux pieds par la Turquie.

Dans les Balkans, le stéréotype sur les Vlaques n’est pas nouveau. Il existe en germe depuis qu’ils ont été attestés pour la première fois, et remonte aux tensions entre les bergers et les cultivateurs, les nomades et les sédentaires, à la méfiance envers les petits peuples aux origines obscures, etc. La place de choix qui allait lui être conférée dans le corpus national grec est due au fait qu’il permettait au jeune Etat grec de faire face à de exigences. D’une part, il devait assurer l’ordre selon de nouveaux critères et avec d’autres méthodes que celles en vigueur à l’époque ottomane. Dans ce domaine, les résultats ne furent guère probants, comme l’indique le phénomène des enlèvements et le rôle joué par les bandits dans la vie politique dont il a été question plus haut. Il fallait notamment mettre au pas les « héros » de la lutte pour la libération nationale, les fameux klephtes dont l’engagement initial était fondé sur des motivations plus complexes que celles d’ordre national. Parmi ces klephtes, on comptait nombre de Vlaques. Plutôt qu’aux klephtes, qui allaient longtemps conserver un aura, on préférait rendre responsables du désordre les Vlaques, une population tenue pour étrangère en raison de son mode de vie et, accessoirement, parce que certains de ses membres provenaient de contrées situées au-delà des frontières septentrionales de la Grèce de l’époque.

D’autre part, pour répondre aux exigences du monde civilisé telles qu’elles étaient formulées en cette seconde moitié du XIXe siècle, le jeune État grec devait construire la nation au nom de laquelle il fut instauré. Or force était de constater que l’un des héritages de l’administration ottomane des Balkans était la cohabitation d’une kyrielle de populations se différenciant par la langue maternelle, la confession religieuse et même la spécialisation professionnelle. Parmi ces populations, il y avait les Vlaques. Faire peser sur eux le soupçon qu’il seraient des étrangers, les contraindre en quelque sorte à prouver le contraire allait se révéler un moyen d’intégration plutôt brutal mais efficace à terme. Il a fallu attendre les années 1990 pour que des Grecs s’affichent haut et fort publiquement comme Valaques. Cela étant dit, dans le langage courant le mot vlachos renvoie toujours à « illettré », « grossier », « attardé ».

Les brigands sont eux aussi l’œuvre de la Divine Providence...

Pour faire saisir la complexité de la société grecque au cours de son histoire je citerais, en lieu de conclusion, un passage assez touchant concernant les rapports des Vlaques avec les brigands extrait du livre de paru roman Thanos Vlécas de Paul Calligas paru en 1855 en Grèce, donc bien avant le débat enflammé suscité par le drame de Marathon : « Ces nomades vivent en général d’une manière patriarcale et dans une simplicité ancestrale. Ils offrent volontiers à tous ceux qui se présentent de leur lait et de leur fromage que leur prodigue ‘Celui qui jette les yeux sur les miséricordieux’. Selon eux, le brigand poursuivi demande encore plus de soins parce qu’il lutte pour sa vie. Les brigands le leur rendent bien en ne les attaquant jamais. (…) Là où il y a des bergers se trouvent aussi les voleurs, parce qu’ils sont sûrs qu’au milieu de ces solitudes, loin des hommes, même l’hiver, ils trouveront auprès d’eux nourriture, munitions et informations sur le lieu où diriger leurs pas. Ce ne sont pas les bergers nomades qui ont créé le brigandage ; ils l’ont trouvé existant au sein de la société, et de ce fait ils le considèrent comme un de ses éléments indissociables : ils ne sont pas assez solidaires de la société pour collaborer à sa répression. Ils suivent donc l’axiome qui dit : à chaque lieu sa loi, et, comme tout vient de Dieu, selon leur opinion panthéiste, les brigands sont eux aussi l’œuvre de la Divine Providence... La protection que fournit le berger au brigand est donc désintéressée, et d’une certaine façon humanitaire. »

Notes

[1Si Henri Belle a une belle plume, on ne peut pas en dire autant de ses talents de dessinateur. En effet, les illustrations du livre ont été faites par Sahib à partir de ses croquis. Or elles transmettent une image totalement idéalisée des Vlaques, dont on reconnaît cependant les bâtons de berger typiques.