Blog • Le purgatoire macédonien

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De retour à Novi Sad, Emmanuel Ruben, écrivain en voyage, referme la boucle du périple trans-balkanique : souvenirs ferroviaires, impressions en noir et blanc d’un film du passé devenu furieusement présent...

Par Emmanuel Ruben

Lac d’Ohrid
© Wikipedia Commons

« Les frontières des États ont de quoi rendre claustrophobe un extraterrestre doué de bon sens. Mais on n’y peut rien. On y est enfermé comme dans un ascenseur pour trois personnes. Il est facile de rappeler à l’homme qu’il est dans un ascenseur. Il suffit, par exemple, de le faire monter et descendre. C’est ce que font constamment les gens prisonniers des frontières. Ils montent et descendent dans l’ascenseur nommé Patrie. »
(Hakan Günday, Encore, éd. Galaade, 2015, trad. Jean Descat.)

Je ne raconterai pas ici nos journées passées à Corfou, sinon pour dire qu’elles s’écoulaient en grande partie dans l’eau, l’air étant alors quasiment irrespirable ; avec un masque et un tuba, on ne voit plus, on n’entend plus les touristes italiens qui débarquaient en nombre sur cette île autrefois vénitienne ; et puis finalement, c’est assez passionnant, le monde turquoise, c’est en permanence l’aquarelle la plus kitsch possible, avec des poissons qui clignotent tant ils ont de couleurs.

C’est dans le bus qui nous mène d’une mer à l’autre – de la côte ionienne à Salonique, le grand port grec sur la mer Égée – que je déplie une carte routière. Je m’avise alors que notre grande boucle balkanique dessine une sorte d’immense lasso qui entourerait le Kosovo – ce pseudo-pays où nous n’irons pas. À travers la vitre du bus, nous voyons se dresser les hauts sommets du Pinde et s’étaler les grands lacs de l’Épire. Cette partie de la Grèce, verdoyante, alpestre, continentale, ne colle pas à l’image que nous nous faisons d’ordinaire du monde hellénique, cet archipel aride.

Et c’est là, dans ce paysage inattendu, que les points communs entre l’Albanie et la Syldavie, d’une part, la Macédoine et la Bordurie, d’autre part, me sautent aux yeux. Il y a entre la Syldavie et la Bordurie un lac – le lac de Fléchizaff, qu’on appelle aussi le lac aux Requins et qui a donné son nom à l’album éponyme. Il y a aujourd’hui, entre l’Albanie et ses voisins bordures (le Monténégro et la Macédoine) trois lacs frontaliers : le lac de Shkodër, le lac d’Ohrid et le lac de Prespa.

La Syldavie est traversée par le Wladir, la Macédoine par le Vardar, qui devient en Grèce l’Axios et se jette dans le golfe Thermaïque à l’ouest de Salonique. On sait que le syldave est du patois bruxellois slavisé à la va-vite par Hergé mais d’autres indices nous rappellent que c’est ici, dans la poudrière balkanique, qu’il faut chercher les sources d’inspiration majeure de ces deux pays en apparence opposés mais en réalité si proches, comme les deux faces d’une même médaille nationaliste : les ravisseurs de Tournesol sont des géants balkaniques qui fument des cigarettes Makedonia.

Si la Yougoslavie était une Bordurie, c’est parce que le centre était aux confins.


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Si la Yougoslavie était une Bordurie, c’est parce que le centre était aux confins. Le cœur de la Yougoslavie, ce n’était pas Belgrade, c’étaient toutes ces zones de transition où les langues, les religions, les traditions, les légendes se mêlaient depuis si longtemps. Le cœur de la Yougoslavie, c’était Sarajevo, c’était Višegrad, c’était Goražde, c’était le Kosovo, c’était la Voïvodine.

Aujourd’hui, l’ex-Yougoslavie est devenue l’antichambre de l’Union. Si la Syrie est un enfer, si l’Union, pour ces réfugiés, est perçue comme un paradis, la Macédoine serait alors le purgatoire. Un purgatoire enclavé, bordure, en conflit larvé avec tous ses voisins, sans cesse déstabilisé, perpétuellement agrippé aux barreaux de sa cage territoriale.
L’express de Belgrade est parti vers dix-huit heures de Salonique. Le terminus – indiqué au stylo bille sur nos billets griffonnés avec peine par l’employé de la compagnie grecque des chemins de fer – est prévu à sept heures quarante le lendemain matin (heure d’Athènes). Nous arriverons à midi mois dix dans la capitale serbe et deux-heures et demie plus tard à Novi Sad, où la canicule battra son plein… En cause : « le mauvais état des voies ferrées » m’a répondu le contrôleur ; à quoi je lui ai répondu que dans ce cas, le retard était largement prévisible et qu’il serait bon d’informer les voyageurs qu’il ne faut plus compter sur une demi-journée de voyage, comme durant la glorieuse ère yougoslave, mais sur un minimum de dix-sept heures et des poussières pour parcourir une distance équivalente à un Paris-Bordeaux… Il semblerait d’ailleurs que Les Grecs, les Serbes et les Macédoniens soient au courant de l’optimisme délirant des horaires balkaniques : pendant tout le trajet, nous ne côtoierons dans ce bien mal nommé Express que les deux formes les plus courantes de l’humanité au vingt-et-unième siècle : des touristes et des migrants. Dans notre premier compartiment, que nous avons dû abandonner, car la couchette qui m’était destinée sortait de ses gonds : deux Irlandaises et un Canadien frais et naïfs ; dans le second compartiment, deux quadragénaires londoniens originaires du Sussex, un mastodonte black et un petit rouquin gringalet, très touchants quand ils se faisaient du pied dans la pénombre, un peu moins quand ils ronflaient en canon – ayant gagné le premier pour voisin du haut, je priais en espérant que la couchette qui ployait vers mon nez tiendrait davantage le choc que celle d’à côté. Tous ces touristes anglo-saxons avançaient au rythme d’une contrée par jour dans ce grand jeu de l’oie balkanique, histoire de récolter quelques tampons exotiques de pays qu’ils se réjouissaient – ou pas – de voir apparaître dans la nuit : « quoi ? la Macédoine, c’est un pays, ça la Macédoine ? » ; « ah vous revenez du Monténégro ? Mais c’est où ça le Monténégro ? ça existe vraiment, je croyais que c’était que dans les James Bond ? »

Je m’étais promis de fouler le sol macédonien : j’y fus forcé, manu militari, par un flic à cran qui n’avait pas apprécié de me retrouver aux toilettes, marquant mon territoire à l’heure où nous nous apprêtions à quitter son pays ; il me fallut prouver que j’étais bien français, que j’avais déjà donné mon passeport à son collègue et que je n’étais pas un de ces réfugiés qu’ils traquaient partout, à coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s’accroupissant sous les couchettes, dans la poussière, lampe torche braquée en avant, et faisant même ouvrir les sacs à dos au cas où nous aurions eu l’idée d’y bringuebaler un enfant syrien.

Quelques minutes plus tôt, en gare de Kumanovo, j’avais eu cette vision d’horreur. Réveillé en sursaut par l’arrêt subit du train, j’étais sorti du compartiment. De l’autre côté de la vitre, je vis une foule de visages hagards, agglutinés à la vitre d’un autre train, des multitudes de bras qui surgissaient dans la nuit, au-dessus des rails, des enfants agrippés au sein de leur mère – à la lueur blafarde des réverbères, j’avais l’impression de voir un film en noir et blanc, un film du siècle dernier mais non, j’étais bien au vingt-et-unième siècle, ce n’était pas un film – ces gens parqués dans des compartiments comme des bêtes, je savais bien d’où ils venaient, je savais qui les refoulait, je savais quel enchaînement de faits entraînait cette panique – ces gens qui avaient fui Daesh voulaient gagner au plus vite la zone Schengen, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez, avant que ne se ferme cette route balkanique – ces gens suaient, suffoquaient, criaient à l’aide, nous demandaient de l’eau les bras tendus, et c’était tout ce que je pouvais leur donner, à travers la vitre, une des deux bouteilles d’eau que nous avions achetées en gare de Salonique. Le train s’ébranlait et je regrettais de ne pas leur avoir donné davantage – mais nous avions épuisé nos vivres. Notre train partait vers le nord, le leur retournait vers le sud, et je réalisais à quel point nous les hommes-touristes, eux les hommes-réfugiés, nous vivions sur deux droites parallèles, deux lignes qui ne pouvaient se croiser, à quel point la raison d’être de nos États-cages était de s’efforcer de rendre impossible l’intersection entre eux et nous.