Serbie : « Mensonges non-censurés », l’expo anti-Vučić de Vučić

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« Mensonges non-censurés » : organisée par le Parti progressiste de Serbie (SNS) du Premier ministre Vučić, l’exposition rassemble plusieurs milliers d’articles de presse... hostiles au pouvoir en place. Le but : montrer que la presse est libre en Serbie. Mais l’effet est contraire à celui attendu. Caramba, encore raté !

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Par Simon Lenormand

© Simon Lenormand / CdB

Visibles depuis la rue Zmaj Jovana, sur la façade vitrée de la Galerija Progres, en plein cœur de Belgrade, de grandes affiches reprennent les Unes choc de journaux et magazines serbes. Pêle-mêle : « Pourquoi les intellectuels n’aiment pas Vučić », « Le procureur attend les instructions de Vučić », « Censure ou dictature ? », « Ces clowns qui nous gouvernent »... Une caricature moque le Premier ministre serbe en lingerie fine retirant son masque de fantôme de Savamala, Vučić avec une moustache dessinée, ou arborant une couronne avec le titre « Élections, me voilà ! ».

Les passants s’arrêtent, se grattent la tête, incrédules... À quelques pas, l’entrée de cette étrange exposition, intitulée Necenzurisane laži (« Mensonges non-censurés »), qui se tient du 15 juillet au 15 août 2016. Une sorte de collection des attaques de la presse contre le gouvernement, présentée par le Parti progressiste serbe (SNS) lui-même, au pouvoir depuis 2012.

L’initiative a de quoi laisser perplexe. Fort heureusement, un grand panneau à l’entrée, rédigé en serbe et en anglais, est là pour expliquer la démarche, via une vision très personnelle de l’histoire de la presse serbe. Grosso modo, après la « disparition de l’acteur principal de leur travail, l’ennemi juré Milošević, les journalistes, comme ils l’ont eux-même confessé, ont perdu leur raison d’exercer leur métier ». S’en sont suivis douze ans de relation « idyllique, quasiment de symbiose entre les médias et les partis […] gravitant autour du Parti démocrate ». Hélas, comme toutes les histoires d’amour ont une fin, en 2012, « la majorité quasiment ’anormalement convaincante’ [sic] gagnée par Aleksandar Vučić aux élections, ainsi que son énergie presque agaçante et sa résolution à faire bouger les choses en Serbie, lui ont fourni le profil de l’ennemi parfait ».

Le décor est planté. Depuis lors, la presse n’aurait de cesse de tenter de discréditer le Premier ministre en le qualifiant de censeur, qui « annule les émissions TV, ferme les portails web, remplace les journalistes, bannit les textes... ». Ce sont donc 2 523 morceaux choisis qui sont présentés, parmi quelques 6 732 exemples de couverture médiatique négative « à propos d’Aleksandar Vučić et sa famille, son parti, ses amis, les membres de son gouvernement » recensés par les organisateurs entre 2014 et 2016. L’exposition vise ainsi à prouver qu’il est toujours possible, en Serbie, de publier des « mensonges non-censurés ».

Stupide et superficiel

Ces « mensonges » sont donc répartis sur des fresques murales qui reprennent en patchwork les articles et caricatures critiquant le gouvernement, tandis que des écrans diffusent des images d’émissions télévisées et de reportages s’adonnant au même exercice. Au sous-sol, ce sont carrément des rouleaux de presse défavorables qui tombent sur le sol, laissant supposer que celle-ci est abondante.

Les réactions des visiteurs semblent mitigées. Igor et Lidia, couple de quarantenaires belgradois entré par curiosité, ont le sourire aux lèvres. « Au début j’ai cru que l’exposition était organisée par l’opposition ! Mais que ce soit le fait de Vučić lui-même... Je n’ai pas de mot pour exprimer à quel point c’est stupide et superficiel », témoigne le premier. « Pour moi, cela prouve simplement qu’ils ont assez d’argent pour louer une galerie en plein centre-ville et y montrer leur mascarade », renchérit Lidia. Plus loin, Zoran, mathématicien de 64 ans, n’en revient pas non plus. « C’est extraordinaire, mais cela devrait s’appeler ’les vérités non-censurées’, car tout est vrai ! Je pense qu’ils sont trop stupides pour voir que c’est contreproductif pour leur parti ». Tout le monde ne déteste pas pour autant. Lepa, 60 ans, assure avoir « beaucoup aimé » l’exposition, qu’elle interprète à sa manière. « Je suis d’accord avec 90 % de ce que j’ai vu, il nous faut davantage de liberté, en toutes choses ! », s’enthousiasme-t-elle.

Le plus important dans cette exposition n’est pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle ne montre pas

Pour le journaliste d’investigation Stevan Dojčinović, du site Krik, « le plus important dans cette exposition n’est pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle ne montre pas ». « La plupart du matériel présenté n’est pas issu de media mainstream mais de news magazines, dont le tirage est faible en Serbie, de sites Web, voir même de déclarations d’individus sur les réseaux sociaux ! », explique-t-il, faisant référence à un mur complet dédié à Twitter. Pour lui, le système de contrôle étatique sur les médias est subtil. : « Le gouvernement peut contrôler la presse grâce à la manne publicitaire. D’une part avec la publicité des entreprises publiques, d’autre part parce que les marques évitent d’apparaître sur un support mal vu du gouvernement ». Concernant les médias qu’il ne peut pas contrôler, comme Krik, financé par des dons individuels et d’ONG, le régime a d’autres recettes. Stevan Dojčinović en a lui-même fait les frais, il y a quelque mois, alors qu’il enquêtait sur le patrimoine du Premier ministre. Il a été la victime d’une campagne de diffamation orchestrée par le journal Informer et TV Pink, propriétés d’un proche de Vučić. D’après Stevan Dojčinović, la situation de la presse se dégrade peu à peu. « Auparavant, nos scoops n’étaient simplement pas repris par les médias de masse. Aujourd’hui, ils engagent d’autres journalistes pour nous attaquer, et les politiciens tentent de nous discréditer en nous faisant passer pour des agents de l’étranger. Cela rappelle de plus en plus les années 1990 ». Des accusations qui peuvent avoir des conséquences graves. L’équipe de Krik a ainsi été menacée de mort il y a quelques jours par un sympathisant d’extrême droite.

Enfin, le but de « Mensonges non-censurés » pourrait aussi être d’envoyer un message à Bruxelles, à l’heure où la Serbie ouvre les chapitres 23 et 24 des négociations d’adhésion, relatifs à la justice et aux libertés fondamentales. « La question est de savoir ce que l’Union européenne connaît de la situation. L’exposition montre que le gouvernement n’a pas l’intention de changer quoi que ce soit, puisqu’il n’y a pas de problème... »


© Simon Lenormand / CdB
Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.