Médias en Bosnie-Herzégovine : Oslobođenje, 25 000 numéros et 73 ans de résistance

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Le 30 juin, Oslobođenje publiait son 25 000ème numéro. Un record de longévité en Bosnie-Herzégovine pour le mythique quotidien de Sarajevo, créé par les Partisans en 1943, symbole de la résistance de la ville pendant le siège de 1992-1995. Mais quel avenir pour le titre concurrencé par l’arrivée des nouveaux médias ?

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Par Saša Rukavina

Dani (D.) : Que signifie pour Oslobođjenje ce 25 000ème numéro ?

Vildana Selimbegović (V. S.) : Avant tout, de la responsabilité. Oslobođenje compte une quantité d’archives incroyable... 25.000 numéros, c’est énorme, cela signifie que pendant 25 000 jours consécutifs le journal est sorti dans les kiosques. Une de mes plus priorités quand je suis arrivée à dans la rédaction, c’était la numérisation de notre fond. Oslobođenje a été un témoin privilégié de l’histoire, un témoin important de la vie de la Bosnie-Herzégovine. Il s’agit d’une énorme base de données, quelque chose qui pourra aider tout le monde, pas seulement les journalistes. Oslobođenje, c’est l’histoire du développement de la Bosnie-Herzégovine, notre histoire. La numérisation est désormais achevée et quand nous mettrons à disposition du public toutes ces archives, à ce moment là je comprendrais vraiment ce que le 25 000ème numéro signifie exactement !

D : Oslobođenje existe depuis 73 ans, ce qui ne serait pas possible sans ses lecteurs. Qui sont les gens qui lisent aujourd’hui Oslobođenje ?

V. S. : Je crois qu’Oslobođenje est toujours resté fidèle à ses principes. C’est une des qualités que tout le monde nous reconnaît, au-delà même de nos lecteurs. Dans le journalisme, ce que les gens qui ne vous aiment pas disent est presque plus important... Nous nous sommes toujours battus pour les droits humains, l’égalité de tous face à la loi, ce qui n’arrive pas souvent en Bosnie-Herzégovine, nous n’avons jamais cherché diviser. Nos lecteurs sont surtout des gens des classes moyennes, très touchées par la guerre et ses conséquences. Mais il s’agit justement de gens qui continuent à garder leur respect, leur dignité, et auxquels je fais confiance.

D : Vos concurrents se plaignent souvent de la fidélité de vos lecteurs. On raconte que si un lecteur d’Oslobođenje arrête d’acheter son journal, c’est parce qu’il est mort...

V. S. : Tout change, mais nous essayons de changer nous aussi et de rester au contact de nos lecteurs. Nous sommes le seul journal qui conserve ses pages ouvertes à tout commentaire, réaction, opinion des lecteurs. Le Conseil pour la presse de Bosnie-Herzégovine nous félicite constamment pour ça. Tous les jours, on parle du fait que les journaux imprimés vont disparaitre, que la presse est morte, mais la presse a déjà survécu à la télévision. Et la télévision, elle aussi vit à coté d’autres médias. Donc je ne vois pas pourquoi chacun ne pourrait pas jouer son rôle avec des supports différents car ces médias et leur engagement sont très différents. Par exemple, pour les médias électroniques la chose la plus importante est de donner l’information d’un fait très rapidement. La plupart des médias en ligne généralement donnent seulement l’info brute. Les journaux doivent offrir beaucoup plus que la simple chronique d’un événement. Il faut des commentaires, des analyses, des histoires qui n’ont pas leur public dans les médias numériques. Sur Internet, on veut du court, du rapide, quelque chose que l’on met rapidement de coté alors que tout ce qui est imprimé, reste. Voilà pourquoi les politiciens nous détestent. C’est la même chose, d’ailleurs, avec la télé : plus de personnes regardent un journal télévisé que ne lisent un journal. Mais ce que quelqu’un dit à la télévision, cela dure un quart d’heure, et après cela disparait. Dans les journaux, les mots restent.

D : Oslobođenje sort chaque jour depuis 1943. Qui sont les gens qui ont contribué à rendre ce journal ce qu’il est aujourd’hui ? Qui sont les journalistes d’Oslobođenje ?

V. S. : Je peux seulement parler de ceux qui travaillent aujourd’hui à la rédaction. Je suis très heureuse que la plupart soient des jeunes. Quand je suis arrivée, je m’en souviens, j’étais probablement la plus jeune. Maintenant, je suis la plus âgée et cela me rend très heureuse. Autour de moi, il y a des gens jeunes, ouverts à toutes les cultures, des gens qui par leur travail et leur engagement peuvent aider la société bosnienne à avancer.

D : Les journalistes pourraient faire ça tous seuls ?

V. S. : Non, bien sûr, mais les journalistes ont toujours été ceux qui sont appelé à l’action et qui persistent dans l’effort.

D : Et pour ce qui concerne la liberté des médias en Bosnie-Herzégovine ?

V. S. : La liberté, nous l’avons gagnée, comme disaient les partisans... 21 ans après Dayton, nous avons gagné beaucoup de liberté dans les médias, même si nous ne sommes toujours pas satisfaits. Les médias en Bosnie-Herzégovine sont polarisés politiquement. Il y a des pressions politiques, économiques, mais malgré tout, la situation est meilleure aujourd’hui. Je faisais partie de la rédaction de Dani quand une bombe a été lancée contre le magazine. Je connais bien les menaces, mais je sais aussi que le combat pour conquérir une vraie liberté des médias est très lent. La liberté, c’est quelque chose pour quoi on doit se battre, c’est quelque chose qu’on doit se mériter. Nous, les journalistes, nous devons nous battre constamment pour la liberté de la presse en Bosnie-Herzégovine. Nous ne serons jamais les esclaves de personne. Même si j’aimerais bien que nous soyons plus unis pour défendre les valeurs qui sont à la base de notre profession.


© Simon Lenormand / CdB
Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.