Croatie : diffamée, la journaliste Mirjana Rakić contre-attaque

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La présidente démissionnaire du Conseil des médias électroniques de Croatie, Mirjana Rakić, s’est vue lynchée en public après avoir dénoncé les discours incitant à la haine de la chaine de télévision Z1. Cette journaliste serbe de Croatie se dit « punie » pour ses origines et se désole de la radicalisation véhiculée par les médias. Elle pointe du doigt un gouvernement incompétent et une grande perte de temps pour le pays qui a besoin de réformes. Entretien.

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Propos recueillis par Lætitia Moreni

Mirjana Rakić invitée de l’émission "Nedeljom u 2" de la Télévsion nationale croate

Le Courrier des Balkans (CDB) : La Croatie vit actuellement une crise politique : le pays n’a plus de gouvernement et de nouvelles élections auront lieu après l’été. Quel est votre sentiment après cette annonce ?

Mirjana Rakić (MR) : Comme d’habitude, nous assistons à toutes sortes de remaniements ! Le HDZ est sur le point d’élire un nouveau président de parti, alors que le démissionnaire, Tomislav Karamarko, venait tout juste d’être élu à l’unanimité. Son successeur pourrait être Andrej Plenković, représentant au Parlement européen, qui se revendique plus modéré, de centre-droit, comme il le dit. Tout ce qui est arrivé ces derniers mois est une perte de temps précieux. C’est du gâchis, alors que le gouvernement aurait dû se concentrer sur les réformes nécessaires pour résoudre les problèmes économiques de la Croatie. L’incompétence est le seul mot qui me vient à l’esprit pour définir ce gouvernement, une incompétence qui se combine avec le désir, exaspérant, des hommes politiques, d’accéder au pouvoir. Est-ce que les élections de septembre changeront quelque chose ? Nous verrons bien ce que les citoyens et les différents politiciens auront retenu de tout cela !

Tout ce qui est arrivé ces derniers mois est une perte de temps précieux

CdB : Vous avez présenté votre lettre de démission de la présidence du Conseil des médias électroniques, lettre aujourd’hui toujours restée sans réponse. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce geste ?

M. R. : La transparence est le mot d’ordre de notre agence. Sur notre site, vous pouvez voir quels sont les médias qui sont financés par le Conseil des médias électroniques. Nous avons également la mission de surveiller les programmes et de leur faire respecter la loi. La chaîne de télévision Z1 a dépassé les bornes. Ils ont écrit un discours haineux et nous avons décidé de les sanctionner, sanction que l’on a envoyée au procureur de la République. Suite à cela, 7 000 personnes se sont mobilisées dans les rues de Zagreb. J’ai été attaquée personnellement à cause de mes origines serbes, ils m’ont caricaturée avec une figurine portant un uniforme de la Seconde Guerre mondiale, le tout sans avoir été protégée par la police. Après cette manifestation dirigée contre moi, le gouvernement a rejeté notre rapport d’activité 2014 et proposé au Parlement de remplacer tous les membres du Conseil des médias électroniques, en prétextant de « graves omissions dans l’exécution de ses obligations légales ». C’est pour cela que j’ai décidé de présenter ma démission, je pense que le gouvernement voulait me punir pour les sanctions infligées à Z1 et à cause de mes origines.

CdB : Avec l’arrivée du nouveau gouvernement en février dernier, la Croatie s’est radicalisée au fil des mois au point de susciter une révolte de la société civile. À quel point ce changement a-t-il été visible ?

M. R. : À chaque nouveau gouvernement, nous assistons à une valse des dirigeants des chaînes de télévision, mais cette fois, ils ont renvoyé 70 journalistes sans réellement s’en cacher. Ils ont recruté des personnes très à droite, proches du HDZ. La chaîne de télévision Z1 a créé sa propre association de journalistes en parallèle de celle qui existe déjà et qui réunit 2 400 journalistes professionnels. La nouvelle association regroupe à peine 45 membres, c’est ridicule. Pourquoi fonde-t-on une nouvelle association de journalistes ? Seulement pour avoir la possibilité d’avoir un nouveau poste, pour rien d’autre.

CdB : Comment expliquez-vous cette droitisation de la Croatie ?

M. R. : C’est une question idéologique. Nous sommes en période de crise économique, sociale et politique. Le gouvernement est entré en fonction pour mettre en place une série de réformes structurelles dont nous avons besoin. Mais au lieu de cela, il a commencé à évoquer les problématiques du passé. La question est aujourd’hui pour eux de savoir : qui était qui pendant la Seconde Guerre mondiale ? Qui était partisan, qui était fasciste ?

CdB : Êtes-vous inquiète concernant la liberté de la presse en Croatie ?

M. R. : Oui, je le suis, car il ne peut y avoir de liberté de la presse sans financements corrects. Si vous voulez faire du journalisme d’investigation, cela prend du temps et cela coûte de l’argent. Or, je ne pense pas que le gouvernement soutienne ce genre de journalisme. Ils ont leur propre connexion avec les publicitaires et ils coupent les fonds aux autres médias, couper les fonds cela signifie tirer un trait sur la liberté de la presse.

CdB : Et êtes-vous inquiète pour vous-même ?

M. R. : Les manifestations organisées contre moi m’ont laissé un goût amer, mais je ne me sens pas en danger. Je n’ai pas peur de démissionner, je reste sur cette position. Je reçois beaucoup de soutien de la part de la population. Je suis davantage inquiète pour la Croatie. Avec des nouvelles élections à l’autonome, nous aurons encore une fois une campagne électorale, et on aura fini par perdre plus d’un an. Personne ne va faire les réformes à notre place.

Il y a eu un réveil de la société civile, mais il y a un grand déficit de solidarité dans ce pays.

CdB : Craignez-vous que la Croatie se replie encore davantage sur elle-même ?

M.R. : Nous sommes une société encore plus conservatrice en 2016. Au lieu de régler les problèmes économiques, on vend tout ce que l’on a pour rembourser nos dettes, on vend notre État aux entreprises… Cela a une influence sur la société, elle se recroqueville sur elle-même et les gens se replient sur leur famille pour se sentir protégés. Nous l’avons vu avec la manifestation « Hod za život » (Marche pour la vie) organisée fin mai par le mouvement U ime obitelji (« Au nom de la famille ») qui s’oppose au droit à l’avortement. Qu’est-ce que cela signifie de protéger la vie exactement ? Ils prennent soin des neuf mois de grossesse, mais que va-t-il se passer quand l’enfant viendra au monde ? D’un autre côté, il y a eu un réveil de la société civile, des jeunes notamment mais il y a un grand déficit de solidarité dans ce pays.

CdB : N’avez-vous pas cependant l’impression que ce repli est visible dans toute l’Europe ?

M.R. : Oui, ce sentiment de repli et de crainte est présent partout en Europe. Il y a des mouvements d’extrême droite en Allemagne, au Danemark, en Finlande, etc. Malheureusement, en ce qui concerne la Croatie, on constate un manque de maturité politique. On est encore en train de développer notre démocratie. En France, lorsque Marine Le Pen est susceptible d’arriver au pouvoir, les partis républicains font barrage contre elle. Ici, ce n’est pas le cas. Vous avez un grand parti, le HDZ, puis des petits mouvements et à chaque élection, un nouveau mouvement surgit avec différentes idées. Mais rien ne se passe et on ne fait que fouiller le passé. Or, vous ne pouvez pas changer le passé, mais vous pouvez agir sur l’avenir.


© Simon Lenormand / CdB
Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.