Liberté de la presse en Croatie : Feral Tribune, ou le sourire de la liberté

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Dans Le sourire de la liberté qu’il vient de publier, le journaliste croate Boris Pavelić se penche sur l’histoire de Feral Tribune, hebdomadaire satirique qui a su résister à la censure des années 1990 avant de disparaître en 2008. L’occasion de faire le point sur l’état de la presse dans la Croatie d’aujourd’hui, et sur les nombreux dangers qui menacent son indépendance.

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Propos recueillis par Sven Mikelić

Boris Pavelić, journaliste du quotidien croate Novi list, revient dans Le sourire de la liberté (Smijeh slobode) sur les vingt-cinq années de l’hebdomadaire satirique Feral Tribune. Apparu en 1984, comme supplément de Nedjeljna Dalmacija, il s’est installé dans le paysage médiatique comme publication hebdomadaire indépendante en 1993, dans les années Tuđman, et s’est éteint en 2008 [1]. Le livre retraçant son histoire est devenu un véritable best-seller en Croatie et en ex-Yougoslavie, a touché jusqu’au Parlement européen. Il sera présenté au Salon du livre de Francfort, qui ouvre ses portes le 14 octobre.

Osservatorio Balcani e Caucaso (OBC) : Comment décrirais-tu le travail qu’a représenté pour toi la rédaction du Sourire de la liberté ?

Boris Pavelić (BP) : J’ai voulu expliquer ce qu’étaient les années 1990 et ce que signifiait « résister » à cette époque. J’ai voulu montrer à quel point cette période était difficile, et comment le Feral Tribune a voulu décrire ce mal-être pour s’y opposer. Le Feral croyait profondément en la liberté – et soutenait qu’il n’y a pas de liberté sans liberté totale. Il n’est pas vrai que le journal répandait la haine chez son lectorat : il répandait plutôt le rire contre ceux qui répandait la haine.

OBC : Quelle était la situation des médias en Croatie dans les années 1990 ?

BP : Il y avait à l’époque deux catégories de médias, et une exception. La première catégorie était celle des médias d’Etat, qui étaient totalement sous contrôle. Ces médias diffusaient une véritable propagande, et pas seulement durant la guerre (1991-1995) ou sur des questions liées à la guerre, pour lesquels un certain contrôle de l’information aurait pu s’expliquer. Tous ces médias d’Etat étaient contrôlés directement par le cabinet du président Franjo Tuđman. La seconde catégorie était celle des médias indépendants, qui jouissaient d’une certaine liberté, mais qui se sont, malgré tout, compromis parfois avec le régime. Ceci ou bien par conviction personnelle, ou bien pour pouvoir tout simplement survivre dans une société de contrôle. Enfin, l’exception, c’était le Feral. Ils faisaient un journal parce qu’ils voulaient le faire : ils ne devaient rien à personne et ils travaillaient en parfait accord avec eux-mêmes.

OBC : Dans ton livre, tu abordes la période, encore bien peu étudiée, du gouvernement d’Ivica Račan (2000-2003). Qu’est-ce qui caractérise cette période ?

BP : La « brutalité » de la droite aujourd’hui est une conséquence de cette période. Račan a eu la possibilité de changer le système, mais n’en a rien fait. En ce qui concerne les médias, il a maintenu Vjesnik durant tout son mandat : ce quotidien est resté la forteresse du HDZ même sous Račan – de même que la Hrvatska radiotelevizija (Société de radio-télévision croate). Difficile d’expliquer pourquoi Račan a agi ainsi. L’une des interprétations suggère qu’il était freiné par la peur d’être rattrapé par son passé communiste. La mienne est plus simple : Račan était la mauvaise personne, au mauvais endroit et au mauvais moment. Quant au Feral Tribune, le sachant radicalement indépendant, il s’en méfiait. Il n’est pas allé, comme Tuđman, jusqu’à tenter d’en éliminer les membres, mais il n’a rien fait non plus pour les aider lorsqu’ils rencontraient des difficultés.

OBC : Aujourd’hui, le terme d’autocensure est sur toutes les lèvres. Est-elle plus dangereuse que la censure « classique » ? Existe-t-il une limite claire entre l’autocensure et la censure à proprement parler ?

BP : Il n’y a jamais eu de limite claire, notamment en périodes troubles. Durant les années 1990, le journaliste écrivait ce qu’il croyait que son patron voulût qu’il écrive. Cette tendance à la censure intégrée était plus que jamais palpable sous le gouvernement d’Ivo Sanader (2003-2009). Et pourtant, Sanader n’a jamais eu le pouvoir de contrôler les médias autant qu’il l’aurait voulu… Il ne manquait à ces derniers que la volonté de s’opposer. Je ne crois pas que la situation des médias en Croatie soit si catastrophique. Le malheur est surtout que les journalistes s’imaginent qu’on leur offrira la liberté sur un plateau : pour être libre, il faut s’opposer à toute forme de pression. Or je constate qu’ils ne pensent pas avec leur tête, mais avec celle du Premier ministre. L’autocensure, en ce sens, est plus dangereuse que la censure, parce que cette dernière n’existe pas en Croatie. Je ne crois pas qu’une information puisse être dissimulée en Croatie aujourd’hui.

OBC : Que penser donc des pressions récemment observées sur les journalistes en Croatie ? Je pense au licenciement de Boris Dežulović, éditorialiste de Slobodna Dalmacija, ou à la suppression de l’éditorial de Davor Kril dans le même journal ? Toi-même, tu as fait l’objet de pressions et de menaces de licenciement. Penses-tu que c’est une situation temporaire, due à l’approche des élections ?

BP : Ces pressions sont évidemment choquantes, en 2015, dans un pays membre de l’Union européenne (UE). Je crois qu’elles participent d’une tendance de fond. Le HDZ a recruté comme consultant « médias » Miljenko Manjkas, expert en censure, qui connaît aussi bien les journalistes que les propriétaires des organes de presse. Par le passé, il a été le conseiller de Tuđman sur les questions médiatiques ; et il a été rédacteur-en-chef de Večernji list – jusqu’à ce que Sanader, le trouvant trop à droite, le démette de ses fonctions… Le HDZ de Karamarko a ceci de préoccupant qu’il ne cache pas son désir de contrôler les médias – ce qui est assez atypique pour un parti politique moderne. On y voit un peu plus clair si l’on se souvent que Karamarko se réclame de Tuđman – lequel gardait les médias sous son emprise. Ainsi, si le HDZ devait accéder au pouvoir, je ne prévois rien de bon pour les médias en Croatie. Mais même s’il devait échouer, ce parti est si puissant qu’il continuera à menacer la démocratie. Les élections ne sont pas le plus gros des enjeux : l’objectif de premier plan est de prendre le contrôle des médias les plus puisant pour pouvoir contraindre les autres.

OBC : Quelle a été ton expérience de la censure ?

BP : L’histoire est la suivante. Le 2 juin dernier, l’hebdomadaire a publié un entretien avec Josip Manolić (ancien des services secrets yougoslaves, devenu Premier ministre puis président du Parlement croate dans les années 1990). Ce dernier y déclarait notamment que Karamarko était un espion des services secrets yougoslaves à la fin des années 1980. Vu l’importance de la révélation, je décide d’en faire un article pour Novi List : un pour l’édition papier, et un plus court pour l’édition web. La rédaction du journal a refusé de publier mon article au motif qu’il fallait attendre une réaction du HDZ (laquelle ne viendra jamais) ; quant à mon article web, il a été retiré une heure après avoir été mis en ligne… J’ai été accusé (à tort) d’avoir moi-même mis cet article en ligne, sans l’accord du rédacteur-en-chef Nenad Hlače. Le 15 juin, j’ai reçu (pour mon anniversaire) une lettre de licenciement… La liste des motifs faisait trois pages : quelqu’un s’était donc donné tout se mal pour tenter de trouver un argumentaire censé camoufler un acte de censure. Seule la mobilisation de l’opinion publique m’a évité de perdre mon emploi. J’ai frôlé le licenciement pour avoir écrit un article, qui ne comportait aucune information fausse : où est la faute journalistique ?

OBC : De quels moyens de protection un journaliste peut-il bénéficier ? Que dit la loi, que peuvent les syndicats et l’Association des journalistes croates (HND) ?

BP : La loi est optimiste, mais la pratique ne suit pas. Evidemment, les normes régissant l’activité des médias proscrivent la censure, mais elles ne sont pas respectées. Quant au HND, il est beaucoup moins influent qu’il ne pourrait l’être – bien que son président Saša Leković ait fait beaucoup pour le renforcer (en témoignent les attaques d’une rare bassesse qu’il doit affronter). Le plus grand problème du journalisme, c’est la précarité des journalistes. Beaucoup sont payés à la pièce, et sont donc dépendants des propriétaires des entreprises qui les payent. Sans certitude, ils ne peuvent pas progresser professionnellement. Personne ne peut vivre d’un journalisme occasionnel.


© Simon Lenormand / CdB
Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.