Blog • MILJENKO JERGOVIĆ - Damir Imamović ou ce qui arrive quand un homme choisit lui-même sa tradition

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Cet article a été publié le 12 juin 2016 dans le Jutarnji List. Il a été écrit par le célèbre écrivain, auteur et journaliste Miljenko Jergović (Le Jardinier de Sarajevo, Buick Rivera, Freelander et récemment Volga, Volga). Originaire de Sarajevo, il vit aujourd’hui à Zagreb. Damir Imamović nous avait avoué, lors de notre dernier entretien, avoir été très fier qu’un tel écrivain évoque son style. Cette traduction se place donc dans la continuité du dernier post sur Damir Imamović.

<p />Damir Imamović</p>
Damir Imamović
Miljenko Jergović

Cette fameuse nuit, et pendant les journées qui l’ont cousue, le miracle de la musique se réalisa. C’est la rencontre d’un tambur avec un synthé pour enfant et des harmonicas. Toutes les sonorités du monde campèrent au milieu de ces âmes boisées au métal : des fugues de Bach jusqu’aux dernières mélodies exécutées à Auschwitz.

Lors de la dernière soirée à l’hôtel Balatura [1], après avoir donné une représentation collective dans un observatoire astronomique à Rijeka où la foule était peu nombreuse [2], nous nous étions tous retrouvés autour d’un dîner qui devait s’avérer court car nous reprenions la route tôt le lendemain. Kathi préparait des spaghettis à la sauce piquante, il y avait du fromage et des melons - les premiers de l’année. Les musiciens, sur le point d’entamer le festin, se préparèrent soudain à jouer, les uns après les autres. Il n’y avait pas là de gens, personne, mis à part quelques écrivains et le serveur en pause du soir. Il n’y avait plus aucune chance de révéler un jour cette jam-session au public. Harmonica, synthé pour enfant, une basse, un robuste instrument – proche d’une guitare – auquel on joue déposé à plat sur une table ; le violon de Jelena n’était pas de la partie car il s’était blessé dans l’autre observatoire, rien de bien grave. Et bien sûr le tambur de Damir, autoritaire comme les guitares flamencos, comme les sitars, comme l’Empire ottoman. Ainsi donc, venu de nulle part, ou bien arraché au besoin de vivre le moment présent et prolonger ces derniers instants à Tribalj, sans la moindre idée de son art et de sa place dans l’Univers, exalté par une lointaine association dans la tête, le tambur joua « Smoke on the water ».

Les amplis cognent, ils claquent, le synthé s’aiguise, la musique se déploie loin du morceau original, déverse sa mélancolie plus de mille kilomètres, des décennies ailleurs. Après 15 minutes de miracle, amené par une transition logique et un brin auto-ironique, « Whole Lotta Love » se fraya un chemin. Ce qui vint après n’apporte rien à l’histoire que je veux vous raconter.

Les musiciens et les chanteurs – Alan, Marko, Jelena, Viktor – auraient tous droit au chapitre dans le roman des cinq jours passés à l’hôtel Balatura. Aujourd’hui pourtant, il s’agira juste d’évoquer le tambur de Damir Imamović. Qu’est-il arrivé, mon cher frère, au cœur de cet instrument, quand il laissa échapper des sons venu d’un autre temps aidé des doigts d’un maître, parfaitement accordé – au sens propre et figuré – à ces morceaux rock&roll si jeunes, lointains et étrangers ? Cette fameuse nuit, et pendant les journées qui l’ont cousue, le miracle de la musique se réalisa. C’est la rencontre d’un tambur avec un synthé pour enfant et des harmonicas. Toutes les sonorités du monde campèrent au milieu de ces âmes boisées au métal : des fugues de Bach jusqu’aux dernières mélodies exécutées à Auschwitz. Mais un tambur n’est pas un tambur sans celui qui y joue, le percute, l’attaque de manière à franchir les frontières et dépasser les styles, ceux historiques ou culturels, et les autres qui divisent la pensée humaine et celle du corps.

Pour la première fois le lendemain matin, j’ai écouté le nouvel album du groupe de Damir Imamović intitulé « Dvojka » alors que je quittais l’hôtel en voiture. Deux pistes ont caressé mes lobes : « Lijepi Meho » [3] et « Opio se mladi Jusuf-beg » [4]. Deux pistes connues car elles avaient été interprétées par mes acolytes musiciens et chanteurs pendant des jours. Les différences sont flagrantes et excitantes. « Lijepi Meho » a été interprété pendant la jam par Marko, Jelena et Viktor. A l’écoute, c’était la fusion parfaite d’un café sarajévien d’avant-guerre avec un joyeux klezmer polonais. D’où m’est venu cette association ? Je ne sais pas - peut-être était-ce l’harmonica d’Auschwitz ? - mais elle n’existe pas dans l’album de Sevdah takht. Avec Chris Eckman à la production, Ivan Mihajlović (basse électrique), Nenad Kovačić (percussions) et Ivana Đurić (violon), tout cela sonne différemment, plus contemporain. Imamović a composé « Lijepi Meho » et « Opio se mladi Jusuf-beg » en se jouant des genres et des époques - pendant la jam, la dernière sonnait comme une ilahija [5] avec une tragédie amoureuse en fond de scène – de telle sorte qu’il est inutile d’essayer de savoir comment Damir Imamović a pensé, chanté et joué sa musique. Peu lui importe que sa musique soit associée au sevdah. Il a choisi lui-même non seulement sa propre tradition, mais aussi les moyens de la faire évoluer. Le titre « Sarajevo » ouvre l’album « Dvojka », brillant par son aspect kara-oriental [6], comme si Bertolt Brecht l’avait écrit après 20 années d’immersion dans un tea-rom arménien du quartier de Galatasaray, où il aurait créé du théâtre engagé pour les masses populaires avec un groupe de génies bizarroïdes et tordus. Dans cette lamentation ironique sur la ville de Sarajevo, la formule « Sarajevo, au pied du mont Trebević » connue des Croates, introduit le morceau. Sauf qu’à la place d’Ante Pavelić et Jure Francetić, qui s’y sont peu aventurés, vous trouverez à Sarajevo « un océan d’histoires » [7], mais aussi « une grande diversité de gens, chacun a laissé son empreinte. Certaines d’entre-elles sont les traces du diable. Va savoir qui ils sont vraiment, avec qui ils se sont alliés, et quel genre de guerre ils ont mené ».

Dans cette ville qui a connu une expérience atroce de la guerre, dont seuls les citoyens peuvent en témoigner, ceux qui ont subis les mines et les grenades, dans cette même ville, les gens se sont fait la guerre même en temps de paix et de bonheur, les uns contre les autres mais aussi contre soi-même. A l’issue de ces guerres, de bonnes et mauvaises choses ont alimenté la mémoire des gens qui ont connu et aimé la capitale. Arraché à Sarajevo depuis des décennies, nous soldons les comptes de nos propres guerres menées dans cette ville. Et peu importe ce que nous faisons ou écrivons, peu importe ce que nous chantons et jouons, c’est l’écho de nos guerres qui se déploie, l’écho et la grande finale. Ce morceau de Damir parvient à saisir et expliquer tous ces enfants de Sarajevo, ceux qui y vivent autoproclamés, et ceux dispersés : Andrić, Kusturica, Damir et moi-même.

Cela vaut la peine de citer la 2e strophe sans aucun commentaire, et que les gens pensent ce qu’ils veulent : « Sarajevo, au pied du mont Trebević/ Tu couves un océan d’histoires/Tu couves un tas de vieilles chansons/Des chansons d’amours qu’on ne peut chanter/Tous tes enfants tairont/ces jours, ces heures, ces minutes si tristes/ On leur apprendra la haine et le poison/ On les fera rêver d’ailleurs/Ils auront peur devant chez eux/Qui saura ce qu’ils pensent au fond d’eux ». Dans cette petite école de la haine et du poison, devant leur propre porte, les gens ont peur de l’autre comme de la peste. C’est dans cette ville que cette incroyable chanson se passe.

Damir Imamović mélange intensivement ses propres compositions avec de vieilles chansons, de vieux sevdah traditionnels sans que les unes bousculent les autres et sans qu’elles s’insèrent dans un imaginaire collectif plus traditionnel. Il crée un 3e monde. Ce 3e monde est neuf pour deux raisons. Il est d’abord neuf parce qu’une partie des chansons sont des compositions originales ; les reprises sont chantées dans un style hyper-traditionnel ce qui ne met pas en évidence – paradoxalement – l’aspect archaïque du récit, mais évoque plutôt une renaissance ce qui reste inédit à ce jour. Ensuite, le 3e monde de Damir est neuf car il l’a élaboré - et il le modèle continuellement - avec des gens qui parfois ne savent pas grand-chose des sevdalinke [8] car ils ne baignent pas dans le même univers musical, et souvent devant un public qui entend des sonorités étranges et exotiques un peu comme le blues des Bédouins du Sahara, militant pour la liberté. Grâce à ce public et avec de tels musiciens, il a su se libérer de la tradition collective sans devoir justifier s’il appartient au monde du sevdah ou pas. C’est lui et son tambur qui décideront ce qu’est une sevdalinka. C’est un fait encourageant qui fait naître des sons miraculeux.

On peut concevoir la chanson « Sarajevo » comme une sorte de manifeste auto-poétique. En chantant une ville située aux confins des mondes, au bord ouest de l’Empire ottoman et à l’extrémité orientale de l’Empire des Habsbourg, dans « une Europe limpide, l’Asie profonde » comme l’a écrit le poète Stevan Tontić, chacun des deux mondes ayant laissé leurs empreintes, leurs os, leurs impacts dans les mots et les mélodies, Damir Imamović se dévoile en collectionneur, archiviste et chorégraphe des traces laissées par ces deux mondes. Son tambur est comme la bibliothèque d’Alexandrie d’une petite terre amère et primitive, imprimée dans nos chairs que l’on peut, à tort égal, appeler Sarajevo ou Bosnie. Ce monde a envahi nos corps depuis bien longtemps, les a asservis et a déterminé nos chemins à jamais. Damir Imamović est sa voix, et son poète.

Pourquoi a t’il choisis de jouer « Smoke on the water » avant que tout le monde ne se sépare ? Parce que c’était un moyen de rester encore un peu ensemble. Mais aussi car si un musicien de Sarajevo, un pro, un auteur-compositeur reconnu, peut jouer ce morceau, un amateur sans aucun talent le jouera aussi bien. La différence est située là, en ce Génie, en ce dieu romain qui contrôle la nature humaine, qui a donné la capacité aux uns de créer des mondes et aux autres de subir ces mondes, ou bien de les admirer s’ils en ont le don. Lors de cette dernière soirée, le Génie était de bonne humeur à Balatura.

Notes

[1Hôtel à Tribalj, en Croatie, où se déroulent souvent des soirées musicale et littéraire. C’est aussi un terme qui désigne une terrasse typique des maisons côtières de la région. On y accède par un escalier qui lie la cour ou la rue au 1er étage.

[2Le concert s’est tenu le 5 juin 2016 dans le cadre du festival Poetry meets music. Il a rassemblé 5 musiciens (Jelena Popržan, Damir Imamović, Marko Jovanović, Viktor Stanchev et Alan Razzak) et 5 poètes (Richard Schuberth, Guy Helminger, Miljenko Jergović, Dorta Jagić et Almin Kaplan)

[3Meho le beau

[4Le jeune Jusuf-Beg s’est enivré

[5Chant religieux musulman

[6« Kara » signifie sombre, noir en turc. L’auteur fait référence au caractère sombre du morceau

[7En bosnien, il utilise « sinje more » qui est une ancienne appellation de la mer Adriatique.

[8Terme utilisé en BHS (Bosanski-Hrvatski-Srpski) pour désigner la chanson qui se réfère au sevdah